Comment est né Les Enfants c’est moi et qu’est-ce qui explique sa longévité ?
Marie Levavasseur : La pièce est née dans le prolongement de Comment moi je ?, un spectacle plus ancien de la compagnie, qui continue d’ailleurs à tourner très régulièrement. Au sein de la compagnie Les Oyates, il y a cette volonté très affirmée de constituer un répertoire pour la jeunesse, de faire exister des œuvres dans la durée. Le théâtre jeune public est encore relativement récent, et il nous semble important de construire des pièces qui s’inscrivent dans le temps, qui puissent devenir des repères.

Les Enfants c’est moi a été écrit après, mais il prolonge une réflexion déjà à l’œuvre. À l’origine, il y avait ce texte sur la relation parents-enfants, très présente dans Comment moi je ?, où une enfant grandit sans parents et se construit à travers d’autres figures adultes. Ici, j’ai déplacé le point de vue vers une figure de mère – une femme encore traversée par l’enfance, qui désire un enfant sans être tout à fait prête à l’accueillir. Cela raconte autrement la même question, qui pose celle de devenir parent, comment ce lien se fabrique, parfois dans le manque ou la fragilité.
La forme du conte, avec son décalage, son humour parfois grinçant, permet d’approcher ces zones-là sans les enfermer. Et si la pièce dure, c’est sans doute parce qu’elle touche à quelque chose de très vivant. Le rapport parents-enfants ne cesse d’être ré-interrogé – aujourd’hui encore davantage – et le spectacle continue d’évoluer avec ces mouvements, en gardant cette capacité à résonner, autrement, selon les époques et les publics.
Dix ans plus tard, la pièce résonne-t-elle différemment ?
Marie Levavasseur : La question du lien parents-enfants est aujourd’hui beaucoup plus visible, beaucoup plus commentée qu’elle ne l’était il y a dix ans. Entre-temps, il y a eu une profusion d’écrits, de prises de parole, de réflexions autour de l’éducation, de la parentalité, de la non-violence. On a vu apparaître aussi toute une littérature de pédo-psychologie, des espaces d’échange, des lieux pour les parents… comme si quelque chose s’était ouvert, rendu dicible.
Mais en parallèle, cette mise en lumière s’accompagne d’une pression plus forte. Il y a une injonction diffuse à être un « bon » parent, qui pèse particulièrement sur les jeunes générations. Et c’est là, je crois, que la pièce trouve aujourd’hui un écho encore plus vif. Elle vient dire, que devenir parent est une expérience traversée de doutes, que cela ne va pas de soi, que cela s’apprend – parfois même à rebours, à travers ses propres enfants.
Ce qui me frappe, c’est que cette tension est désormais partagée, reconnue. Là où elle pouvait rester plus silencieuse autrefois, elle s’exprime aujourd’hui plus ouvertement. Et le spectacle s’y frotte, s’y inscrit, comme un espace où cette complexité peut se dire autrement, à hauteur d’enfance comme d’adulte.
Le regard des adultes et celui des enfants ont-ils évolué face à la pièce ?

Marie Levavasseur : Ce qui me frappe, c’est que la pièce n’a pas vieilli. Elle continue de circuler avec une force intacte, et même, j’ai l’impression, avec une intensité accrue. Du côté des adultes, la réception est souvent plus directe, parfois plus dérangeante. Déjà à Avignon, le bouche-à-oreille s’était fait largement entre eux, sans que le spectacle soit identifié uniquement comme une proposition pour la jeunesse. Comme si quelque chose venait les toucher à un endroit plus intime, moins attendu.
Chez les enfants, la lecture est tout autre. Ils s’attachent au parcours, à la manière dont le personnage parvient à se frayer un chemin, à s’émanciper de la figure adulte. Il y a là une forme d’élan, presque de réparation. Et ce qui a changé, peut-être, c’est la qualité de leur regard. Je les sens aujourd’hui plus vifs, plus poreux à ce qui traverse le monde. Ils perçoivent très finement les tensions, les déplacements, parfois avec une maturité qui surprend.
Le spectacle se tient précisément à cet endroit de friction entre une lecture adulte, plus trouble, et celle des enfants, plus tournée vers la possibilité d’avancer. Et c’est sans doute dans cet écart que quelque chose continue de se jouer, à chaque représentation.
Vous défendez l’idée de répertoire dans un paysage théâtral dominé par la nouveauté. Pourquoi est-ce essentiel ?
Marie Levavasseur : C’est une manière de résister. Une injonction permanente pousse à produire toujours plus, de faire du neuf, à enchaîner les créations, y compris dans la manière dont les spectacles sont attendus et programmés.
Or, faire un spectacle prend du temps. C’est un processus long, avec un temps de fabrication, puis un temps de maturation. J’en parlais récemment avec une amie viticultrice. Pour elle comme pour moi, il y a ce même rapport au temps long de l’élaboration, puis celui de la bonification. Et c’est dans cette durée que le spectacle se transforme, qu’il se nourrit des représentations, du public et qu’il s’affine peu à peu.
Sans cela, le spectacle ne peut pas aller au bout de ce processus. Il reste comme suspendu, empêché de se déployer pleinement.
Le spectacle a-t-il évolué au fil des représentations ?

Marie Levavasseur : Par touches très fines. Le spectacle est une matière vivante, qui continue de se déplacer au fil des représentations. Il y a des ajustements constants, un rythme que l’on resserre, une phrase que l’on déplace, une musique que l’on retravaille. Ce sont parfois des modifications presque imperceptibles, mais qui viennent infléchir la perception d’ensemble et affiner la manière dont la pièce respire.
L’essentiel des transformations a eu lieu avant Avignon, il y a dix ans, puis le spectacle a continué à évoluer plus discrètement, au contact du plateau et du public. Cette évolution fait partie du processus : rien n’est figé, tout reste ouvert.
Il y a aussi des déplacements liés au contexte. Certaines formulations, par exemple, ne me semblent plus possibles aujourd’hui, notamment autour de la question du consentement. Dans ces cas-là, des ajustements s’imposent, naturellement. Le texte évolue, mais sans jamais perdre ce qui le traverse depuis le début.
Le théâtre jeune public reste encore marginalisé. Comment l’expliquez-vous ?
Marie Levavasseur : Il y a eu de réelles avancées ces dernières années. Des réseaux se sont structurés, des scènes se sont spécialisées, et une attention institutionnelle existe. Mais cela reste encore fragile, inégal. Le théâtre jeune public demeure souvent relégué à une place secondaire, parfois traité comme une variable d’ajustement, notamment dans les budgets ou les programmations.
C’est d’autant plus paradoxal que ces spectacles sont d’une grande exigence. Ils s’inscrivent pleinement dans l’histoire du théâtre populaire, avec cette attention très forte portée au public, à la manière dont il reçoit, comprend, ressent.
Et puis il y a cet enjeu fondamental, comme celui de la transmission. Ces spectacles participent à former les spectateurs, à ouvrir un espace de rencontre avec le théâtre, souvent dès le plus jeune âge. Il ne s’agit pas d’un champ à part, mais bien d’un endroit essentiel du paysage théâtral.
Votre travail s’adresse autant aux enfants qu’aux adultes. Pourquoi cette double adresse est-elle importante ?

Marie Levavasseur : Ces spectacles ne se pensent pas autrement. L’adresse est d’emblée multiple. Les adultes qui accompagnent les enfants ne sont pas là en retrait. Ils doivent pouvoir être pleinement spectateurs, concernés, touchés à leur tour.
Il y a souvent, dans la salle, des enfants qui découvrent le théâtre pour la première fois. Cela implique une responsabilité. Nous devons créer une véritable rencontre et leur donner envie de revenir. Et cela ne peut fonctionner que si les adultes eux-mêmes trouvent dans le spectacle une matière à émotion, à réflexion, quelque chose qui les engage personnellement.
Cette double adresse permet aussi de partager un même espace, un même temps, où chacun regarde depuis son endroit, mais où quelque chose circule entre les générations. Le théâtre devient alors un lieu de lien, pas seulement d’accompagnement.
Que représente aujourd’hui Les Enfants c’est moi dans votre parcours ?
Marie Levavasseur : C’est une pièce emblématique du répertoire de la compagnie. Elle porte quelque chose de très particulier, un humour décalé, une forme de « poil à gratter », mais aussi une grande tendresse.
C’est un spectacle à partager en famille, qui invite chacun à se repositionner. Il questionne notre rapport à l’enfance, à ce qui nous relie encore à elle. Et peut-être aussi la manière dont, en devenant parent, on vient réparer certaines parts de soi.
Les enfants c’est moi de Marie Levavasseur
spectacle vu en juillet 2018 à la Présence Pasteur dans le cadre du Festival Off Avignon
Durée 55 min
Tournée
17 avril au 3 mai 2026 au Théâtre Paris-Villette
Mise en scène de Marie Levavasseur assisté de Fanny Chevallier
conseils dramaturgiques – Mariette Navarro
collaboration artistique – Gaëlle Moquay
Avec Amélie Roman
Musique, jeu – Tim Fromont Placenti
marionnettes de Julien Aillet
création lumière d’Hervé Gary
Scénographie, construction de Gaëlle Bouilly
Construction d’Amaury Roussel, Sylvain Liagre
Costumes, accessoires de Mélanie Loisy