Kafka, à propos... © Vincent-Arnaud Chappe

Bernard Sobel dévoile ses Anonymes

Dans un diptyque à l’épure déchirante, l'artiste met en scène Les Anonymes du quotidien, ceux que nous connaissons tous, mais refusons de voir.
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Il s’agit de deux pièces, ou plutôt de trois. Deux textes de Kafka d’abord, un autre d’Hermann Broch ensuite. Au premier la primeur de textes méconnus. Le maitre du village et un chapitre du Château, celui consacré à l’histoire tragique d’Amalia, racontée par sa sœur Olga. Deux textes choisis par Bernard Sobel comme des branches de l’arbre kafkaïen, qui chacune ont leur singularité mais s’accrochent aux lubies de leur auteur.

Kafka, ou l’arbitraire du pouvoir
Le récit de la servante Zerline © Vincent-Arnaud Chappe

Quand Amalia et sa famille sont ostracisées au lendemain du refus des avances du fonctionnaire Sortini, c’est l’arbitraire d’un pouvoir qui s’exerce par la peur et la culpabilité sans faute, que Bernard Sobel décide de mettre en lumière. Et la dignité comme seul outil de la révolte d’Amalia, dont le récit qu’en fait Olga est magnifié par l’interprétation proposée par Valentine Catzéflis. Sorte de Berma proustienne sans fatuité, la collaboratrice régulière de Bernard Sobel agit en double. Une parole habitée, à l’image des oracles sibyllins dont il est impossible de savoir s’ils incarnent l’ombre ou la lumière.

L’exercice du pouvoir comme étouffement des foules, donc, auquel répond à merveille le choix d’y adjoindre l’histoire du Maitre du village. Un instituteur, dont la vie consacrée à l’absurde étude de l’apparition d’une taupe géante dans son hameau, se heurte aux mêmes contraintes. Celles du pouvoir qui humilie et empêche. Refuse à ses sujets la reconnaissance de leurs savoirs. Une aventure de vie, que les hésitations de Claude Guyonnet rendent d’autant plus touchante qu’elles incarnent malgré elles l’humanité sans faiblesse de ceux qui se battent.

Une vie à crever

Deux trajectoires de vie pour un aboutissement. Une lumière tragique incarnée par Julie Brochen, venue réciter ensuite les mots de La servante Zerline. Hermann Broch en miroir aux violences de Kafka. Idée lumineuse à considérer que le texte vient ici apporter une issue au totalitarisme ontologique des pouvoirs. La servante écrasée se rebiffe. Dit enfin sa vérité, écrit son histoire en direct et ainsi, par les mots, trouve la vengeance dont il est à espérer qu’elle l’apaise. Cela est-il seulement possible ? Les mots forts et l’interprétation violente de la comédienne en font douter. Trop de rage, peut-être, dans son jeu. Trop de ressenti et d’aigreur, sûrement. Mais de quel droit le lui refuser après tout ? Dans les yeux de Zerline sa vie se déroule, et le vécu dégueule. Comme une image des combats de Bernard Sobel, qui dépose là l’essence des combats de sa vie.

Faire du théâtre politiquement

Une existence braquée à gauche dont le plateau crépusculaire, évidé de tout affèterie, semble afficher les leçons. Car si le vide de la scène incarnait chez Peter Brook l’essence du théâtre, il résonne ici comme un appel. Celui lancé aux générations futures à embrasser un théâtre reflet du cinéma de Godard. Non pas politique mais fait politiquement. Accompagné de Michèle Raoul-Davis, c’est cela que dit aussi la béance laissée entre les murs de cette ancienne usine de munitions qu’est le Théâtre de l’Épée de Bois. Un trou noir au milieu duquel les comédiens se rencontrent, où la parole émerge et où la vie se fait. Une incarnation en chair et en voix d’une certaine pensée humaniste de la politique. Celle qui existe dès lors que « ceux qui n’ont pas le droit d’être comptés comme êtres parlants se mettent à parler. » Une citation que l’on doit à Jacques Rancière et que Sobel fait sienne avec ses Anonymes, dont l’écoute des mots fait du théâtre un geste de circonstance.


Kafka, à propos… d’après Franz Kafka
Théâtre de l’Épée de bois – Paris
Du 7 au 17 mai 2026
Durée 1h45.

Auteur – Franz Kafka
Mise en scène – Bernard Sobel en collaboration avec Michèle Raoul-Davis et Daniel Franco
Avec Gilles Masson, Claude Guyonnet, Valentine Catzeflis, Matthieu Marie & Mathilde Marsan


Le récit de la servante Zerline d’après Hermann Broch
Théâtre de l’Épée de bois – Paris
Du 7 au 17 mai 2026
Durée 1h10.

Auteur – Hermann Broch
Mise en scène – Bernard Sobel en collaboration avec Michèle Raoul-Davis et Daniel Franco
Avec Julie Brochen et Sylvain Martin

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