Depuis des années, Jean Lambert-wild promène son remarquable personnage de clown blanc, Gramblanc, dans ses spectacles : Ubu cabaret, Dom Juan, Coloris Vitalis et aujourd’hui dans la pièce d’Eugène Ionesco. Ce grand dramaturge avait de son côté créé un personnage, Bérenger. Ce porte-parole que l’on retrouve dans Tueurs sans gage, Le Piéton de l’air, Rhinocéros et Le roi se meurt. Qu’ont donc en commun Gramblanc et Bérenger ? De souligner par leur regard l’absurdité du monde et leur volonté de résister, même à la mort.
Le grand cirque de l’existence

Si la pièce parle de la mort, c’est pour célébrer la vie. Pour cela, l’Académicien français, d’origine roumaine, prend la métaphore d’un roi à la tête d’un royaume en décrépitude. L’idée de sa disparition lui étant insupportable, Bérenger Ier veut dans une dernière tentative rêver d’éternité. Sa première épouse, la Reine Marguerite, l’y prépare, sa seconde, la Reine Marie, le retient. Réfutant les prophéties du mage médecin, tyrannisant le garde et la servante, il mène un combat perdu d’avance.
Jean Lambert-wild transpose l’action dans un cirque dont les heures de gloire semblent lointaines. Sa scénographie, qu’il cosigne avec Gaël Lefeuvre, est splendide. Cette piste où traînent des accessoires et malles usagés, un trapèze, une corde, se fait le terrain de jeu des angoisses du clown Gramblanc. On pouvait craindre que ce choix annule la portée du théâtre de l’absurde. Il n’en est rien et la langue de Ionesco y trouve son écho grâce à la complicité de Catherine Lefeuvre. L’artiste demeure dans le respect total de l’œuvre.
Le dernier tour de piste
Qu’il soit roi de théâtre chez Michel Bouquet, ou homme ordinaire chez Christophe Lidon, Béranger Ier ne perd rien de sa force en endossant l’habit de lumière du clown. Il demeure ce « pauvre fou » qui ne veut pas disparaître. Dans son fauteuil roulant, accroché à ses grandeurs passées, Gramblanc, faisant – malgré sa volonté – ses adieux, nous touche par sa candeur. Sous le pathétique de la situation, les rires qu’il déclenche se font libérateurs.
Une belle cour des miracles

Dans le rôle de la Reine Marguerite, la raison, la matrice, celle qui veut encore sauver le royaume, penser à l’avenir, Odile Sankara est majestueuse. Nina Fabiani, en ingénue parfaite, incarne avec gaieté Marie, la jeune épouse qui désire être aimée et vivre. Le médecin – nommé également par Ionesco chirurgien, bactériologue, bourreau et astrologue – est dans cette version transformé en Monsieur Loyal, qui introduit les numéros et plus particulièrement l’entrée des clowns.
Chaussé sur des échasses, Vincent Abalain est impressionnant. Le garde, interprété par Vincent Desprez, est devenu un Auguste dépassé. Quant au beau personnage de Juliette, femme à tout faire, représentant le bon sens du peuple, Aimée Lambert-wild y révèle toute l’étendue de son talent de circassienne. On ne va pas oublier le fou du roi, ici interprété avec malice par le petit cochon Pompon.
Contre l’usure du temps
Dans cette atmosphère aux belles teintes sépia, Jean Lambert-wild donne à ce grand texte une saveur particulière, celle d’un monde en voie de disparition qui peut renaître de ses cendres. Parce qu’ainsi va le monde.
Le roi se meurt d’Eugène Ionesco
Crée au Manège de Maubeuge en février 2025
Vu le 25 mars 2025 à l’Espace Jean Legendre – Théâtre de Compiègne
Théâtre de l’Épée de Bois
dans le cadre La coopérative 326 fait son « campement »
Du 2 octobre au 9 novembre 2025.
Durée 1h45.
Direction Jean Lambert-wild
Collaboration artistique Catherine Lefeuvre.
Avec Jean Lambert-wild,Odile Sankara, Nina Fabiani, Vincent Abalain, Aimée Lambert-wild, Vincent Desprez et le petit cochon Pompon.
Scénographie Jean Lambert-wild & Gaël Lefeuvre
Lumière Marc Laperrouze
Costumes Pierre-Yves Loup-Forest
Stagiaire costumes Jeanne Dureuil
Réalisation du squelette Gaston Arrouy,
de la marotte du Roi Bérenger 1er Didier Durassier.
Régie générale Vincent Desprez, lumière Dorian André, son Maël Baudet et plateau Agathe Dalifard.
Accompagnement du petit cochon Pompon Aimée Lambert-wild.