Markus Öhrn ©Elin Maria Johansson

Markus Öhrn : « Je ne crois pas au théâtre comme lieu de vérité »

Du 20 mai au 7 juin 2026, le metteur en scène et plasticien suédois s’installe à l'Odéon Théâtre de l'Europe pour la recréation de son adaptation des Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman.
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Depuis son apparition en 2012 à Avignon avec l’adaptation de l’histoire de Natascha Kampusch, Markus Öhrn s’est imposé par la force singulière de ses choix. A cheval entre le naturalisme du réel et le symbolisme de la performance, il joue. Comptable des violences du monde, ses créations allongent à chaque fois la note de nos vies. L’occasion d’une discussion à bâtons rompus avec celui qui, cette fois encore, s’apprête à s’amuser de la morale fluctuante des hommes et de l’impalpable vérité derrière laquelle ils courent.

Pourquoi avoir voulu adapter Scenes from a Marriage ?
Scenes from a marriage © Simon Gosselin

Markus Öhrn : Parce que cette œuvre parle de quelque chose de très universel : la violence émotionnelle dans le couple. On suit deux personnes qui ont tout pour être heureuses — une maison, des enfants, une vie stable — mais qui restent enfermées dans des schémas destructeurs. L’amour romantique est probablement notre idéologie la plus puissante, et elle produit énormément de domination, de dépendance et de souffrance.

Était-ce intimidant de s’attaquer à une œuvre aussi connue ?

Markus Öhrn : Oui, bien sûr. Mais pour moi, une adaptation n’a de sens que si elle invente son propre langage. Sinon, autant revoir le film ou la série originale. Avec les masques, les voix déformées et le travail physique des acteurs, nous avons essayé de créer une autre expérience, quelque chose de profondément théâtral.

Votre théâtre semble davantage construit autour d’images et de corps que de texte?

Markus Öhrn: Oui. Le langage est important, mais ce qui m’intéresse surtout, c’est ce qui se passe entre les mots. Dans certains spectacles, il y a très peu de texte. Ce sont les actions, les silences et les corps qui racontent réellement l’histoire.

Vous travaillez souvent avec des masques et une forte stylisation. Pourquoi ce refus du naturalisme ?
Scenes from a marriage © Simon Gosselin

Markus Öhrn : Parce que je crois rarement à la « vraie » émotion sur scène. Très souvent, les formes stylisées me paraissent plus vraies émotionnellement que le réalisme pur. Le théâtre n’a pas besoin d’imiter la réalité : il doit la transformer. Le black metal a aussi beaucoup compté dans cette approche. C’est une forme très théâtrale, avec des rituels, des costumes, du sang, des images très fortes. Personne n’y croit littéralement, mais cela produit une expérience physique très intense.

Vous avez aussi choisi de travailler en français pour ce spectacle. Qu’est-ce que cela change ?

Markus Öhrn : C’était un vrai défi. Je travaille souvent dans différentes langues, mais en français je ne comprends pas immédiatement toutes les nuances ou les accents. Heureusement, il y avait une très bonne équipe et des acteurs qui parlaient anglais. Le français apporte aussi une autre musicalité et une autre relation aux émotions. Nous avons adapté certaines choses au contexte français. Et le surtitrage ne me dérange pas. Lire ou écouter une langue étrangère produit simplement une autre expérience du théâtre.

Vos spectacles partent souvent d’histoires réelles ou de faits divers très violents. D’où vient cette fascination ?

Markus Öhrn : Je viens d’un milieu très patriarcal, dans un petit village où mon grand-père dirigeait l’entreprise familiale. Il avait une vision très dure de ce qu’un homme devait être. Quand je suis tombé sur certaines affaires criminelles, j’ai reconnu des mécanismes que je connaissais déjà dans la vie quotidienne.

Vous avez notamment travaillé autour de l’affaire Fritzl. Pourquoi ce cas précis ?
Scenes from a marriage © Simon Gosselin

Markus Öhrn: J’avais lu un essai qui expliquait qu’il ne fallait pas voir Fritzl comme un « monstre » extérieur à la société. Ce qui m’intéressait, c’était l’idée que l’amour romantique contient déjà une logique de possession : vouloir garder quelqu’un pour soi, empêcher les autres d’y avoir accès. Lui pousse simplement cette logique jusqu’à l’extrême.

Vous cherchiez à représenter fidèlement la douleur des victimes ? A la faire vivre aux comédiens et aux spectateurs ?

Markus Öhrn : Non, surtout pas. Je ne voulais pas reproduire la souffrance réelle des victimes. Ce qui m’intéressait, c’était de transformer cette matière en théâtre. Une histoire réelle devient intéressante quand elle permet de parler de quelque chose de plus large : nos désirs, nos contradictions, nos violences quotidiennes.

Que pensez-vous du théâtre documentaire et du travail à partir du réel ?

Markus Öhrn : Je respecte beaucoup certains artistes qui travaillent avec des amateurs ou des experts réels. Mais simplement mettre quelqu’un sur scène pour raconter sa propre histoire ne me suffit pas toujours. Le théâtre doit créer un autre langage, sinon d’autres médiums le font parfois mieux.

Vous pensez qu’il existe un danger moral dans l’usage du réel ?
Scenes from a marriage © Simon Gosselin

Markus Öhrn : Oui. Le public peut parfois avoir l’impression de faire un geste politique simplement parce qu’il regarde des souffrances mises en scène. Cela peut devenir une forme de consommation du malheur des autres.

Vous cherchez volontairement à mettre le spectateur mal à l’aise ?

Markus Öhrn : Oui. Je veux que les spectateurs se demandent « Pourquoi est-ce que je regarde ça ? Pourquoi est-ce que je ris ici ? » Le théâtre doit créer des questions, pas seulement du confort.

Vous acceptez donc l’idée d’un certain voyeurisme dans votre travail ?

Markus Öhrn : Bien sûr. Nous sommes fascinés par les catastrophes et la violence. Je pense que le théâtre peut justement révéler cette fascination. Quand j’ai travaillé sur les violences conjugales, certaines personnes trouvaient le spectacle très juste, tandis que d’autres avaient le sentiment que la violence était rejouée une fois de plus. Les deux réactions existent en même temps.

Vous ne cherchez donc jamais à délivrer une vérité ?

Markus Öhrn : Non. Je ne crois pas au théâtre comme lieu de vérité. Je parle toujours depuis ma propre position : un homme blanc suédois de classe moyenne, élevé dans un petit village. Ce qui m’intéresse davantage, ce sont les zones grises, les contradictions et les questions sans réponses claires.

Que peut faire le théâtre que les autres médiums ne peuvent pas faire ?

Markus Öhrn: Le théâtre est vivant. Quand un spectacle est mauvais, la réaction physique est immédiate. Et quand il est bon aussi. Les acteurs sont là, dans la même pièce que vous. Cette présence crée une intensité qu’aucun écran ne peut produire.


Scenes from a marriage d’après Ingmar Bergman
Odéon-Théâtre de l’Europe
Du 20 mai au 7 juin 2026
Durée 2h20 avec entracte.

Adaptation, mise en scène, scénographie : Markus Öhrn
Avec Hélène Morelli et Mathieu Perotto
Costumes, masques, perruques : Elin Maria Johansson
Création son, composition : Hans Appelqvist
Lumière : Anton Andersson
Assistant à la mise en scène  : Simon-Elie Galibert
Traduction : Marianne Ségol
Décor, costumes et accessoires réalisés par les ateliers de l’Odéon – Théâtre de l’Europe
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