Vous avez pris vos fonctions à l’automne dernier. Qu’est-ce qui vous a donné envie de rejoindre La Bâtie ?
Stéphane Malfettes : Honnêtement, je serais bien resté plus longtemps aux Subs à Lyon. C’est un lieu que j’aime profondément, dont je resterai toujours un grand fan. Mais après six ans, sans forcément réfléchir à la suite, La Bâtie s’est imposée à moi comme une promesse de nouveauté quand Claude Ratzé a annoncé son départ.
Je n’avais jamais dirigé un festival en tant que tel. J’en avais organisé, accompagné, construit depuis un lieu, mais jamais porté un événement de cette ampleur. Et puis il y avait l’attraction de Genève qui ne m’était pas un territoire inconnu. Depuis Lyon, j’avais développé plusieurs partenariats avec des institutions genevoises, notamment avec le Grütli pour des résidences croisées, des invitations d’artistes suisses… Je connaissais déjà la vitalité de la scène romande. Avant de me lancer, j’ai testé l’idée auprès de quelques personnalités du territoire. L’accueil a été très encourageant. Cela m’a donné confiance pour franchir le pas.
Avec quelques mois de recul, le projet que vous aviez imaginé lors de votre candidature correspond-il à ce que vous mettez en œuvre ?

Stéphane Malfettes : J’avais déjà observé ce phénomène aux Subs. Les grandes intuitions d’un projet restent souvent très proches de ce qu’on imaginait de l’extérieur au moment de la candidature. Ce qui change, en revanche, c’est qu’une fois sur place, de nouvelles opportunités apparaissent. On découvre les équipes, les partenaires, les nuances du territoire. Les idées initiales continuent à structurer le projet, mais elles se nourrissent des rencontres.
Dans mon cas, l’une des dimensions essentielles était de régénérer l’esprit collectif qui fait l’identité de La Bâtie. Le festival fonctionne grâce à un réseau très dense de partenaires. J’avais envie d’embrasser pleinement cette dimension.
Quelles sont les principales inflexions de cette première édition ?
Stéphane Malfettes : La plus visible concerne ce que nous appelons le lieu central du festival. La Bâtie est un événement particulier, qui n’a pas de site propre et donc pour exister doit collaborer avec de nombreux lieux. Historiquement, il y avait un lieu festif nocturne qui servait de point de ralliement. Avec le temps, ce modèle s’était épuisé. Genève a changé, et aujourd’hui personne n’attend le festival pour sortir le soir.
J’ai donc proposé plutôt qu’un lieu nocturne, un espace ouvert, extérieur, diurne. Un endroit qui introduit davantage de gratuité dans un festival largement constitué de propositions payantes en salle. L’idée est simple et tient en quelques mots. Créer une porte d’entrée supplémentaire, permettre à des personnes qui ne franchiraient pas forcément la porte d’un théâtre de rencontrer La Bâtie autrement.
Quel sera ce lieu ?

Stéphane Malfettes : Le Musée Ariana et son parc verdoyant. Consacrée à la céramique et au verre, l’institution réunissait plusieurs dimensions qui m’intéressaient. D’abord, c’est un lieu magnifique. Ensuite, il est situé dans le quartier international de Genève. Un secteur que les Genevois fréquentent finalement assez peu. Un endroit que beaucoup trouvent formidable, mais où ils ne vont jamais. J’aimais cette idée de révéler un trésor caché de la ville.
Pendant trois semaines, ce lieu accueillera en plein air des spectacles, des concerts, des performances, un bar et une grande terrasse. Il deviendra un véritable espace de vie et de création du festival. Et puis ce choix fait aussi écho à l’histoire même de La Bâtie.
Justement, cette édition marque les cinquante ans du festival. Cette histoire a-t-elle pesé dans vos choix ?
Stéphane Malfettes : Beaucoup. Quand le festival est né à la fin des années 1970, son esprit était profondément lié à l’extérieur. Les fondateurs investissaient le Bois de la Bâtie, lieu proche du centre-ville qui a donné son nom à l’événement. On y organisait des concerts, des performances, des spectacles en plein air dans un esprit très libre. Se tourner à nouveau vers l’extérieur, c’est renouer avec cet héritage. Ce n’est pas un geste nostalgique, mais c’est réactiver quelque chose qui est au cœur de l’identité du festival.
Vous souhaitez également redonner une place particulière à la musique…
Stéphane Malfettes : La musique est un pilier historique de La Bâtie mais, avec le temps, elle était devenue presque une programmation parallèle. Mon envie est de la reconnecter au mouvement général du festival. Je m’intéresse moins aux concerts sous leur forme habituelle qu’aux expériences, aux propositions hybrides et pluridisciplinaires, à ces artistes que l’on retrouve aussi bien dans des spectacles de théâtre ou de danse que sur une scène musicale. J’entends aussi accompagner des créations spécifiques plutôt que simplement accueillir des groupes en tournée.
C’est le cas, par exemple, avec l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, qui va se lancer dans un marathon de sept concerts dans des lieux très différents. Cette itinérance raconte quelque chose du festival lui-même.
Comment s’articule le festival ?

Stéphane Malfettes : Le festival se déploie sur trois semaines, chacune avec ses propres variations de couleurs. La première est très tournée vers l’extérieur, vers ce nouveau lieu éphémère dans le parc du Musée Ariana que nous avons appelé le Béaba de la Bâtie. Il y aura aussi des lieux atypiques, comme les ateliers de peinture du Grand Théâtre à Vernier, un endroit absolument extraordinaire où nous emmènerons le public pour la première fois pour la création d’Eszter Salamon.
La deuxième semaine met l’accent sur la création genevoise, avec une dizaine de nouvelles œuvres. Et la troisième semaine est celle des grands formats internationaux. C’était important pour moi de rendre hommage à Bob Wilson, un an après sa disparition, en présentant Pessoa- Since I’ve been me. Il n’était pas venu à Genève depuis une quinzaine d’années. Il y aura aussi Christos Papadopoulos, Katerina Andreou avec la pièce qu’elle a créée pour Carte Blanche, Sophie Perez ou encore Samar Haddad King, artiste d’origine palestinienne qui va créer son nouveau spectacle aux Scènes du Grütli.
Et puis des expériences musicales très hybrides. Je pense à une forme autour du film Sirāt, qui se passe dans le désert marocain au milieu des rave parties. Le réalisateur Olivier Laxe viendra mixer les images en live avec Kangding Ray, le compositeur de la bande sonore, à l’Alhambra dans une atmosphère entre cinéma et clubbing. C’est exactement ce que je cherche pour la programmation musicale, quelque chose qui soit vraiment celle d’un festival pluridisciplinaire et pas simplement des concerts dans un festival de théâtre et de danse.
La création suisse et genevoise reste-t-elle un axe majeur ?
Stéphane Malfettes : C’est fondamental. La Bâtie doit rester une vitrine de la création locale tout en maintenant un dialogue avec les grandes scènes internationales. Pour moi, il n’y a aucune opposition entre les deux, au contraire. Au milieu du festival, nous avons donc imaginé un temps fort réunissant une dizaine de créations. Certaines sont portées par des artistes déjà reconnus, comme Ruth Childs ou Aurélia Lüscher. D’autres par des voix plus émergentes qui présentent leur deuxième ou troisième spectacle, comme Eve Aouizerate au Théâtre Le Poche, Bastien Semenzato au Théâtre de l’Orangerie, ou la chorégraphe Lisa Laurent, dont le travail était montré récemment au Sévelin. Sans oublier des artistes que je voulais faire découvrir à Genève, comme Bast Hippocrate, présent dans la sélection suisse à Avignon.
Comment avez-vous découvert cette nouvelle génération d’artistes suisses, en arrivant en octobre avec une programmation à boucler au printemps ?

Stéphane Malfettes : Grâce aux lieux, avant tout. Je n’avais évidemment pas le temps de construire seul une cartographie complète du territoire. J’ai beaucoup discuté avec les équipes qui soutiennent la création à Genève. C’est vraiment le résultat d’un dialogue avec les partenaires. On retrouve ainsi des artistes que je connaissais déjà, d’autres que le festival accompagnait depuis longtemps, et de nouvelles voix que j’ai découvertes récemment. C’est cette circulation qui m’intéresse.
Vous insistez beaucoup sur la notion de partenariat. C’est une continuité directe de votre expérience aux Subs ?
Stéphane Malfettes : Complètement. On imagine parfois les Subs comme un lieu très autonome. En réalité, c’est un endroit qui fonctionne énormément grâce aux partenariats, notamment avec les Nuits de Fourvière, les Nuits Sonores, les Biennales… J’ai toujours aimé travailler ainsi. Quand j’étais au Louvre, nous collaborions avec le Festival d’Automne ou Paris Quartier d’Été. Ce sont souvent ces croisements qui produisent les choses les plus intéressantes.
À Genève, je retrouve cette logique à une autre échelle. Je travaille aussi bien avec des directeurs de théâtres qu’avec des responsables de salles de concert, des équipes artistiques, des communes, ou encore les services des espaces verts, puisqu’une partie du festival se déroule dans un parc. C’est cette diversité qui me plaît.
Comment programme-t-on un festival sans lieu propre ?
Stéphane Malfettes : En profitant de cette liberté, justement. L’intérêt n’est pas de reproduire ce que les partenaires font déjà le reste de l’année. Lorsqu’un lieu participe à La Bâtie, c’est souvent pour accueillir un projet qu’il ne présenterait pas dans sa saison habituelle. Cela permet de sortir des cadres établis, d’inviter d’autres disciplines, de créer des rencontres inattendues, de marquer fortement les esprits comme ce sera sûrement le cas avec la venue de Janaina Leite au Théâtre du Loup. Le festival devient alors un espace d’expérimentation partagé.
Le renouvellement des publics est-il un enjeu pour vous ?

Stéphane Malfettes : C’est même essentiel. La Bâtie est un festival extrêmement aimé à Genève, on y sent un véritable attachement affectif, et c’est précieux. Mais lorsqu’une institution atteint cinquante ans, elle doit aussi préparer l’avenir, continuer à accueillir ses fidèles tout en s’adressant à celles et ceux qui ne viennent pas encore. Cela passe bien sûr par la programmation, les tarifs, la gratuité, l’accompagnement, mais aussi par une autre manière d’habiter la ville. J’aimerais que l’on puisse découvrir le festival en se promenant, en traversant un parc, en s’arrêtant par curiosité.
Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans l’histoire de La Bâtie ?
Stéphane Malfettes : Sa capacité à avoir produit bien davantage que le festival lui-même. La Bâtie a participé à la naissance de lieux, à la structuration du paysage culturel genevois, à l’émergence d’autres événements. D’une certaine manière, elle a façonné une partie de l’écosystème culturel de la ville. Et c’est un phénomène assez rare.
Quand on regarde son histoire, on constate que le Festival a constamment généré de nouvelles dynamiques, de nouveaux espaces, de nouvelles aventures. C’est sans doute, pour moi, la plus belle définition d’un festival, un événement qui ne se contente pas d’exister pour lui-même, mais qui continue à produire des effets autour de lui. C’est cette ambition que j’aimerais prolonger.