Pour leur première édition à la tête de l’Agora, devenue Cité internationale de la danse, les quatre codirecteurs – Dominique Hervieu, Pierre Martinez, Jann Gallois et Hofesh Shechter – ancrent leur programmation dans une triple histoire : celle du lieu, du festival etd’un territoire. Plutôt qu’un discours, ils imaginent une déambulation dans l’ancien couvent des Ursulines, dans ses recoins, ses studios et ses cours devenu prison après la Révolution. Chacun s’approprie les murs, arpente les couloirs et déniche, sous forme de courts extraits, une collection d’œuvres qui ont arrimé Montpellier à la danse. Des anecdotes y croisent des pièces emblématiques, des récits tantôt bouleversants, tantôt plus ténus, toujours porteurs de sens.

Répartis en cinq groupes repérés par une couleur, les festivaliers gagnent le plateau. De dos, chemisier de soie rouge et pantalon noir, Jann Gallois se laisse traverser par la voix pénétrante d’Andriana-Yaroslava Saienko, puis par les pulsations de Kangding Ray. Le chant d’abord, les beats ensuite, et ce flux musical l’emporte jusqu’à la transe, mêlant sa corporalité à une part plus secrète, presque sacrée, d’elle-même. Gestes mécaniques, corps souple, l’artiste creuse, dans cet extrait d’Impulsion, des résonances émotionnelles avec sa propre histoire pour en faire jaillir un élan transcendantal et profondément incarné. Elle se contorsionne, ondule au sol puis, dans un dernier appel, invite l’assemblée à franchir le plateau pour rejoindre l’Agora et la suite d’Histoires de danses.
Des fantômes plein les murs
Le parcours bascule alors dans un tableau animé. Imaginé à l’automne 2025 au Chai des Moulins de Sète avec une trentaine d’amateurs, 7, de Dimitri Chamblas et Zoé Lakhnati, fait surgir la plage au cœur de la cour minérale. Rosalie, Ballon et serviettes envahissent le cloître pour mieux disparaître et laisser place nette. Un peu plus loin, dans une ancienne cellule, Christian Rizzo et Caty Olive interrogent, à travers une installation hypnotique et puissante, le mouvement en l’absence même du corps. Animées par de simples ventilateurs, deux robes nouées par les manches esquissent, dans 100 % Polyester, un duo troublant où l’étoffe danse seule grâce à un jeu d’ombres enchanteur.
Dans la cour, Babx et Benjamin Chaval invitent à la pause avec une création conçue comme un hommage aux partitions qui accompagnent le festival depuis ses débuts. Sous casque, leur expérience réveille les présences diffuses des musiciens du mouvement. L’une des matrices, rythmique et géométrique, emprunte aux musiques de Fase de Steve Reich qui portèrent la première pièce d’Anne Teresa De Keersmaeker, créée en 1982 pour deux danseuses. Paupières closes, le visiteur croit deviner les spectres de la chorégraphe belge et de son interprète Michèle Anne De Mey.
Dans le secret des studios

Chaque groupe suit son guide. Les uns s’engouffrent dans la boîte noire pour un extrait vivifiant d’In the Brain de Hofesh Shechter, dont l’amphithéâtre du Domaine d’O accueillera l’intégrale la semaine suivante. Au plus près, les silhouettes sautent, se tordent et plient comme des lianes souples, portées par l’énergie des jeunes interprètes de la compagnie Shechter II, tout juste primée par le Syndicat de la Critique. Les autres rejoignent le studio Cunningham, où Soapéra de Mathilde Monnier déploie son installation de mousse. Dans cet immense amas de bulles blanches savonneuses, les danseurs animent peu à peu l’espace et le peuplent de chimères, de créatures et d’apparitions fugaces. Cette étonnante matière plastique, façonnée par la chorégraphe montpelliéraine, dessine un univers fascinant qui se mue lentement en paysage souillé par la main humaine.
Plus loin, dans une salle de répétition, Fabrice Ramalingom évoque avec émotion sa rencontre avec Trisha Brown. Il remonte le fil du temps, de ses années passées auprès de Dominique Bagouet jusqu’à cette parenthèse sabbatique où il demanda à la chorégraphe américaine de créer une pièce pour ses danseurs. Ses gestes précis réactivent une empreinte enfouie dans le corps, à la fois puissante et bouleversante.
Mémoire vive
À quelques pas du studio, Salia Sanou et Ange Fandoh prolongent une aventure née à Yaoundé et à Douala. Avec le plasticien Nicolas Clauss, D’un lointain si proche fait converser chant, mouvement et documentaire, vidéo et récit poétique. Semblant surgir des écrans de toutes tailles, les danseurs et les danseuses paraissent se réincarner dans les corps du chorégraphe à la tête du CCN d’Angers et de la chanteuse, et brouillent la frontière entre l’absence et le réel. Face aux visages de neuf jeunes Camerounais empêchés de gagner la France, tous deux inventent l’histoire de deux artistes que rapprochent deux continents.
La cour, enfin, convoque le souvenir de Dominique Bagouet. Si certains festivaliers ont pu découvrir un extrait de Jours étranges, confié aux élèves de la Cité des Arts, Laurent Pichaud s’empare du Saut de l’Ange pour le réinventer sur place avec quelques interprètes d’origine et deux jeunes danseurs prêts à prendre la relève. Entre transmission, disparition et réactivation du geste, le dialogue se renoue par-delà les décennies.
Double portrait

Pour clore l’ouverture, les codirecteurs confient à Dimitri Chamblas, artiste implanté dans la région, les clés de la cour Montanari. À la manière de Clôture de l’amour de Pascal Rambert, chaque interprète livre sa partition avant de céder la place à l’autre. La forme demeure épurée : deux soli qui se répondent. Le premier revient à Marion Barbeau, nommée première danseuse du Ballet de l’Opéra de Paris en 2018 avant de quitter l’institution en 2024 après avoir incarné le rôle principal d’En corps. Le second échoit à Ulysse Zangs, formé à l’École de danse de l’Opéra de Paris puis à la Palucca Hochschule, passé par la Dresden Frankfurt Dance Company et les écritures de William Forsythe ou Jacopo Godani avant de rejoindre l’univers d’Ersan Mondtag.
L’un après l’autre, ils se racontent par le geste. Elle convoque un combat mené jusqu’à l’acceptation de soi, la rigueur classique puis une comptine qui lui revient en mémoire. Lui fait surgir une musique rock teintée de nostalgie et une sensibilité à fleur de peau. Là où elle dissimule d’abord sa silhouette sous d’amples vêtements qu’elle retire au fil de son affirmation, il dévoile des fragments de peau à travers un tee-shirt troué, fragile, presque décomposé. Les séquences s’enchaînent en kaléidoscope et composent deux autoportraits chorégraphiés. Enracinée dans le sol pour l’une, traversée de chants mélancoliques pour l’autre, la pièce occupe pleinement l’espace. Son absence de véritable dramaturgie laisse pourtant un léger goût d’inachevé. Puis, dans une course effrénée, Ulysse Zangs, irradiant et virtuose, emporte le public dans une ultime pirouette d’une beauté rare.
Sous le titre ULYSSE MARION, Dimitri Chamblas referme une soirée placée, du premier au dernier souffle, sous le soleil exactement de la mémoire dansée.
Envoyé spécial à Montpellier
Histoires de danses de Babx & Benjamin Chaval, Dimitri Chamblas & Zoé Lakhnati, Les Carnets Bagouet, Jann Gallois, Mathilde Monnier, Laurent Pichaud, Fabrice Ramalingom, Christian Rizzo & Caty Olive, Salia Sanou & Nicolas Clauss, Hofesh Shechter
Agora – cité internationale de la danse – Festival Montpellier Danse
Les 20 et 21 juin 2026
durée 2h20
ULYSSE MARION de Dimitri Chamblas
cour Montanari – Agora – cité internationale de la danse – Festival Montpellier Danse
du 20 au 22 juin 2026
durée 50 min
Chorégraphie de Dimitri Chamblas en collaboration avec les interprètes Marion Barbeau et Ulysse Zangs
Musique de Pierre Aviat, Ulysse Zangs
Lumière d’Yves Godin coréalisée avec Fabrice Le Fur
Régie générale – Jack McWeeny, Régie son – Jack McWeeny & Régie lumière – Fabrice Le Fur



