© Pierre Gondard

Dans SāHO, Nivine Kallas donne corps à son récit intérieur

À La Criée dans le cadre du Festival de Marseille, l’artiste libanaise poursuit son travail autour de la relation entre la langue arabe et le mouvement. Dans ce nouveau solo, elle retraverse les traumatismes d’une enfance marquée par une éducation rigide et une injonction à l’immobilisme, quand son corps et son esprit ne demandaient qu’à s’échapper.
28 juin 2026
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Un grand carré blanc au sol, pleins feux, une chaise d’école en retrait devant un fond de scène blanc, lui aussi. Nivine Kallas est assise, mais peine déjà à tenir en place. Son regard se balade ici et là tandis que les spectateurs s’installent. Elle est présente et absente à la fois, peut-être déjà attirée par un ailleurs, par-delà les murs. Des paroles muettes s’échappent de ses lèvres, mais son tour n’est pas encore venu. Pour l’instant elle répète, pour elle-même, comme on fait tourner en boucle une poésie avant de la réciter devant toute la classe.

Comme une langue des signes
© Pierre Gondard

Vient ensuite une percussion, puis d’autres. Une composition musicale signée Youssef Hbeisch qui sonne comme un signal de départ. Nivine Kallas se lève, avance vers le centre du plateau, hésite et, finalement, se lance. Ses gestes sont précis, rapides, ordonnés. Les pieds ancrés dans le sol, c’est le haut de son corps qui s’anime et raconte une histoire ou un poème. Le visage fermé, l’artiste est pleinement habitée par ce qu’elle est en train de transmettre. Comme dans une langue des signes, chaque mouvement devient un mot, une phrase, un récit. Et alors que les percussions s’emballent, quelque chose de plus intérieur se joue en parallèle.

Derrière ce qu’exprime le corps de l’interprète, il y a tout ce qui reste contraint, interdit. Comme un spasme incontrôlable, chaque geste est en réalité une tentative d’accéder à la liberté, que Nivine Kallas se force à réprimer. La lutte est permanente, tout en elle s’oppose. Ses muscles et les traits de son visage portent les séquelles irréparables de ce combat entre son désir de fuite et les injonctions ancrées dans sa chair. Il y a une urgence à contenir et une nécessité de s’évader, que l’apaisement de la musique vient suspendre un temps, avant de repartir de plus belle.

Libérer l’imaginaire

Ainsi se structure SāHO, d’une boucle sonore à l’autre, laissant à la danseuse comme au public un instant de répit. Dans ces parenthèses, Nivine Kallas semble se reconnecter à elle-même, autant qu’à son potentiel créatif. Sur le tableau vierge qui s’impose derrière elle et vient bloquer toute perspective, quelques traits rouges suffisent à dessiner une fenêtre à travers laquelle l’imaginaire peut enfin s’envoler. Bien vite, toutefois, il s’agira de recommencer à lutter, de reprendre ce voyage intérieur qui paraît voué à ne jamais finir.

Avec pour horizon fixe ce droit de rêver, c’est une performance à la fois sensible et organique qui se joue. En filigrane se devinent les cicatrices laissées par un pays depuis longtemps tiraillé, jusque dans son organisation interne et, en l’occurrence, son système éducatif. Le tableau blanc, décor de salle de classe devenu angoissant, devient par sa transposition au plateau un abri à part entière. Un espace qui permet à Nivine Kallas de métamorphoser, au cours d’une expérience poignante, des souvenirs douloureux en traversée viscérale.

Envoyé spécial à Marseille

SāHO de Nivine Kallas
Théâtre La Criée dans le cadre du Festival de Marseille
27 et 28 juin 2026
Durée 40mn

Tournée
5 au 7 octobre 2026 au
Théâtre de la Bastille, Paris
9 octobre 2026 à
La Fabrique de Théâtre, Bastia
17 et 18 octobre 2026 au
Teatro do Bairro Alto, Lisbonne

Concept, chorégraphie, performance – Nivine Kallas
Création musicale – Youssef Hbeisch

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