« Fermer le théâtre coûterait plus cher que lever le gel »
Frédéric Bélier-Garcia
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Frédéric Bélier-Garcia : Les annonces rendues publiques début juillet ont provoqué une véritable panique, une sidération nous mettant dans un état d’incrédulité. Un seuil que nous pensions inimaginable a été franchi. Après une première coupe en mars, nous avons compris que nous changions de dimension. Il y a chez beaucoup d’entre nous une forme de harassement, mêlée aujourd’hui à une très forte inquiétude.
Concrètement, quel est l’impact financier sur votre budget ?
Frédéric Bélier-Garcia : La première coupe, en mars, représentait 3,5 % de notre budget, soit 68 000 euros. Cela correspond à près de 10 % de notre capacité artistique. Pour un lieu comme le nôtre, c’est déjà considérable, et l’impact est encore plus dur pour les compagnies que nous soutenons. Nous sommes un théâtre des compagnies. En trois saisons, nous avons présenté une soixantaine de spectacles, dont cinquante-huit portés par des compagnies et seulement deux par des CDN.
Puis est arrivée l’annonce d’un surgel de 13 % concernant vingt-huit structures très différentes les unes des autres : des opéras, des CDN, des orchestres… Pour nous, cela représente 252 000 euros supplémentaires. Au total, c’est exactement la moitié de notre disponible artistique qui serait supprimée, alors même que cette marge de manœuvre, reconstituée avec l’aide de nos tutelles, est déjà extrêmement réduite.
Si ce surgel est appliqué, que se passe-t-il concrètement ?
Frédéric Bélier-Garcia : Il n’y aurait pas d’autre solution que de fermer le théâtre de septembre à décembre, d’annuler les onze compagnies programmées et de placer le personnel en chômage technique. C’est une fausse économie, car cela coûterait à l’État, via France Travail, plus que ce qu’il économiserait en maintenant le gel.
Pendant longtemps, nous avons demandé pourquoi Aubervilliers figurait dans cette liste. Cela ne répond à aucune logique. Que l’on mette dans le même ensemble la Commune d’Aubervilliers, Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis et l’Opéra de Lyon n’a pas beaucoup de sens. Nous sommes dans un territoire extrêmement précaire, pratiquons des prix de places très bas, ne disposons donc décemment pas de moyens de doper les recettes de billetterie, ni d’aucune réserve financière.
Vous ne pouvez pas non plus, contrairement à d’autres structures, faire du déficit ?
Frédéric Bélier-Garcia : Non. À la suite d’une procédure d’alerte engagée lors du changement de direction, nous n’avons pas le droit de présenter un budget déficitaire. D’autres établissements envisagent de prendre ce risque puis de rééquilibrer leurs comptes sur la saison suivante. Nous n’avons même pas cette possibilité. Nous sommes face à une véritable équation insoluble. Pour l’instant, aucune solution ne nous a été proposée. On nous dit simplement que nous en reparlerons le 15 septembre. Nous sommes dans un état de panique, d’attente et de mobilisation.
Quelles sont les mobilisations en cours ?
Frédéric Bélier-Garcia : Ce qui me paraît le plus encourageant, neuf et beau, c’est la mobilisation des élus. Nous avons réussi à réunir un soutien transpartisan, ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Des élus de sensibilités très différentes, du maire d’Aubervilliers à celui de Saint-Denis, du maire de Paris à celui de Lyon, des responsables de droite, de gauche, de tous bords confondus, se mobilisent parce qu’ils mesurent l’importance de la culture sur leurs territoires. C’est sans doute le point positif de cette crise : la culture redevient un véritable sujet politique, républicain, à l’approche des prochaines échéances nationales.
La solidarité du secteur tient-elle, ou chacun cherche-t-il encore à sauver sa propre situation ?
Frédéric Bélier-Garcia : Tout est lié. Comme dans toutes les périodes de crise, il faut beaucoup expliquer la nécessité d’une solidarité globale. Par réflexe, chacun cherche naturellement à sauver sa propre peau. Il a fallu que la menace devienne une véritable guillotine pour que tout le monde comprenne que personne ne s’en sortirait seul. C’est dommage d’avoir attendu un tel niveau de gravité pour agir collectivement.
Cette crise vous conduit-elle malgré tout à repenser votre modèle ?
Frédéric Bélier-Garcia : Elle transforme déjà nos pratiques. Notre disponible artistique, reconstitué avec l’aide des tutelles, constituait jusqu’ici un plancher. C’est précisément ce plancher qui est attaqué aujourd’hui.
Depuis que je suis arrivé à la tête du CDN, nous avons construit l’identité du Théâtre de la Commune autour du partenariat. Nos » Pavillons » n’existent qu’avec d’autres acteurs, qu’il s’agisse du Festival d’Automne, des Rencontres chorégraphiques internationales ou de partenaires implantés à Aubervilliers, comme Villes et musiques du monde. Nous avons appris à partager les moyens, les publics, les actions, les méthodes de production et d’accueil. C’est un modèle auquel nous croyons profondément. Mais lui aussi se retrouve aujourd’hui fragilisé. Ce n’est pas cela qui suffira à nous sauver.
Où en êtes-vous aujourd’hui ?
Frédéric Bélier-Garcia : Nous vivons une véritable apnée. Tout est suspendu jusqu’au 15 septembre, alors qu’il sera déjà très tard. Les compagnies seront prêtes, la saison aura commencé et nous aurons signé tous nos contrats de coproduction, avec le risque de nous retrouver en défaut de paiement.
Depuis avril, nous versons déjà les salaires avec retard. Pour ceux de juillet, nous ne savons même pas si nous pourrons les payer. Au-delà du gel des crédits, il existe aujourd’hui un véritable dérèglement dans le versement des subventions de l’État. Cette situation crée une inquiétude vitale chez les salariés, une profonde anxiété pour les équipes, et potentialise légitiment les nervosités sociales. Je crains que, dans plusieurs maisons, ce soit bientôt un nouveau point de rupture.


