La Commune est un lieu chargé d’histoire, mais aussi ancré dans un territoire socialement fragile. Comment avez-vous pensé votre projet à partir de cette réalité ?
Frédéric Bélier-Garcia : Aubervilliers n’est pas une abstraction. C’est un territoire extrêmement vivace et très délicat. Il ne s’agissait pas pour nous d’initier un geste révolté, mais d’inventer d’autres manières de programmer en imaginant comment rendre le théâtre accessible sans l’appauvrir, comment inviter à entrer en théâtre sans simplifier les œuvres.

L’idée des pavillons est née de là. Des moments où le lieu se métamorphose sous l’impulsion d’un artiste, d’une autrice, d’un sujet. Pendant quinze jours, trois semaines, on propose une expérience immersive dans une problèmatique artistique, qu’on peut traverser de plusieurs côtés. Autour de sa création, l’artiste doit proposer une œuvre pour enfants, une exposition plastique ou une fête, autant d’entrées qui peuvent être une introduction à son œuvre. C’est le tracé de ces cheminements multiples vers le théâtre que je trouve, moi, le plus excitant.
Ces pavillons sont devenus une signature du projet. Comment fonctionnent-ils concrètement ?
Aymar Crosnier : Un pavillon, ce n’est jamais une simple carte blanche. On part toujours d’une problématique. Avec le premier pavillon, l’an passé, pour notre première saison à la tête du lieu, nous avons invité, avec le festival d’automne, le festival international Dream City, venu de Tunis, qui se déploie là-bas depuis la médina dans tout Tunis Et nous avons pensé La Commune à Aubervilliers dans ce schèma. Nous avons investi d’autres lieux que le nôtre (la Station Gare des Mines, le Point Fort… ), proposé du théâtre, de la danse, des concerts, une exposition de films d’artistes pour poser la Commune dans la ville.
Cette logique de transformation concerne autant le public que les artistes invités ?
Frédéric Bélier-Garcia : Le théâtre est aujourd’hui une marche culturelle haute dans le cheminement de chacun. À Aubervilliers peut-être plus qu’ailleurs. Certains publics entrent en théâtre plus facilement par la danse, par la musique, par des formes participatives. L’enjeu, c’est de créer des chemins de confiance qui mènent toujours au « théâtre”. C’est ce que nous avons fait avec et autour de Marie NDiaye, Nathalie Béasse, Calixto Neto, Philippe Quesne, et aujourd’hui Pasolini…
Dans votre projet, vous avez toujours envisagé d’ouvrir le lieu à d’autres disciplines, notamment la danse. Un vrai choix identitaire pour un centre dramatique national.

Aymar Crosnier : Il fallait que ce soit clair, assumé et validé par les tutelles. Rien ne se fait en solitaire. La programmation danse s’inscrit toujours dans un travail avec le territoire, en lien avec les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis. Le dialogue est constant avec leur directrice, Frédérique Latu, mais aussi avec la Ménagerie de Verre. Ce sont des partenariats qui démultiplient les moyens, mais surtout les réflexions, et permettent que des circulations se créent entre des bassins de publics très différents.
Pourtant, même quand il s’agit de danse, le propos déborde largement la question formelle.
Frédéric Bélier-Garcia : Un pavillon n’est jamais pensé uniquement par discipline. Avec Calixto Neto, chorégraphe brésilien, par exemple, le thème était le corps noir. À partir de son travail bien sûr, mais aussi comme une question iconographique, textuelle, politique, historique, et universelle.
Aymar Crosnier : C’est la même chose avec La Ribot, que nous accueillons en juin. Elle est invitée parce qu’il existe à Aubervilliers un lieu incroyable, la Petite Espagne, ancien refuge de la communauté ouvrière espagnole. Un lieu chargé d’histoire, à l’abandon, avec une chapelle fermée, un terrain vague, et un petit théâtre désaffecté. Ce lieu a nourri le pavillon.
Un autre pavillon marquant de la saison qui se tient actuellement dans vos murs, est celui consacré à Pasolini. Pourquoi ce choix ?
Frédéric Bélier-Garcia : Il y avait plusieurs raisons : les cinquante ans de sa mort, bien sûr, mais aussi le désir de créer un épisode culturel qui dépasse la seule question théâtrale. Pasolini est poète, cinéaste, dramaturge, figure politique. On avait envie de métaboliser la Commune sur l’énigme Pasolini, avec projections de films, lectures, mises en espace, rencontres avec des universitaires.
Et puis il y avait l’expérience menée l’an passé dans nos locaux par Jean-François Sivadier déjà avec les élèves du conservatoire national sur les Atrides. Cette énergie-là, cette jeunesse dans les murs du théâtre, sur le plateau, avait provoqué quelque chose de très fort ici, en résonance avec la jeunesse de ce département.
La jeunesse est d’ailleurs un axe central de votre projet.

Frédéric Bélier-Garcia : À Aubervilliers, beaucoup de populations ne sont touchées que par le biais scolaire. Le pavillon jeunesse, Super Super, en avril, est pensé pour elles. Trois semaines dédiées au jeune public : la semaine pour les scolaires, le week-end pour qu’ils y convient leurs familles.
L’idée, c’est que les enfants puissent inviter leurs parents au théâtre. L’an dernier, avec Fusées de Jeanne Candel, on a vu arriver des familles qui ne venaient jamais. On espère renouveler cette même émulation autour de monster parade, la nouvelle création de Nathalie Béasse, et de Polyester de Nans Laborde-Jourdàa. Nous avions aussi créé un petit Bal Moderne où des performeurs vont dans les écoles, transmette une chorégraphie, et le week-end tout le monde se retrouve ici pour la danser devant les proches. Ça pose le théâtre sur la carte sensible de la ville.
Aymar Crosnier : Nous créons un nouveau dispositif pour tous les Pavillons jeune public : La collection vivante pour la jeunesse. Elle consiste en la commande d’une pièce par Pavillon. En 2026, Nathalie Béasse écrit le premier chapitre autour de « la peur ». En 2027, c’est Juliette Navis qui mettra en scène une pièce à destination des adolescents, questionnant l’amour. Toutes les créations seront jouées dans une scénographie identique. La collection sera enrichie chaque année et sera au répertoire de La Commune pendant toute la durée de la mandature de Frédéric.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de postuler à Aubervilliers ?

Frédéric Bélier-Garcia : C’est une fusion d’affects. Mon premier spectacle, je l’avais fait ici. Puis il y a cette ville, très attachante. Ce n’est pas une ville de grands ensembles. C’est une ville fragmentée, traversée par des populations et de solidarités multiples. Il y a quelque chose de profondément émouvant dans cette coexistence. Le Théâtre est aussi chargé d’histoire : premier théâtre permanent en banlieue, ancienne salle des fêtes de 1900, pas toujours fonctionnelle, mais vibrante. C’est un lieu imparfait, donc vivant.
Votre projet semble refuser toute logique de chapelle artistique.
Frédéric Bélier-Garcia : J’y tiens beaucoup. Mes propres goûts sont très « éclatés ». Je défends un théâtre contemporain sans dogme. On peut programmer Philippe Quesne, Marie NDiaye ou Alain Platel qui sont peut-être des univers contradictoires. Il faut que chaque spectacle crée sa propre exigence, ait son propre appel d’air.
Il n’y a plus vraiment d’abonnement ici. Chaque spectacle se joue presque à vue, parfois dans une certaine inquiètude. Mais ça oblige à être précis, à penser chaque proposition pour sa singularité.
Aujourd’hui, qui compose le public de la Commune ?

Frédéric Bélier-Garcia : Environ 50 % du territoire du 93, 50 % viennent de Paris. Mais ce sont des publics très différents selon les spectacles. Il n’y a pas encore une communauté stable. L’enjeu des pavillons, c’est justement de créer de la porosité, de la curiosité entre ces publics, de provoquer des déplacements.
Quels sont les grands chantiers à venir pour le théâtre ?
Frédéric Bélier-Garcia : Il y a un projet de réhabilitation important prévu autour de 2028. Cela impliquera une saison hors les murs. Les discussions avancent avec la ville, l’État, la région. Rien n’est figé, mais tout le monde travaille dans le même sens.
Et artistiquement, comment voyez-vous la suite ?
Frédéric Bélier-Garcia : Approfondir ce qu’on a ébauché. On commence à mieux maîtriser l’outil des pavillons, à en affiner les formes. Certains seront plus patrimoniaux, comme Pasolini. D’autres très exploratoires, comme le pavillon théâtre américain à venir. Ce que je souhaite, c’est continuer à inventer une force d’attraction. Dans des lieux comme celui-ci, rien n’est donné. Il faut sans cesse créer les conditions du désir. Non pas répondre à un désir, mais le rendre possible. Trouver, à chaque fois, comment ouvrir grand les portes du théâtre.