« Les centres dramatiques ne sont qu’un maillon d’une chaîne déjà considérablement fragilisée. »
Nathalie Garraud
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Nathalie Garraud : Le sentiment qui domine, c’est la colère. Mais cette colère ne vient pas seulement de la situation faite au Théâtre des 13 vents par l’annonce d’un surgel de 13% en plein milieu d’année. Elle vient du fait qu’on pense d’abord aux conséquences qui pèseront sur les équipes, les artistes, les partenaires éducatifs et sociaux avec lesquels on travaille quotidiennement et qui subissent depuis des années les effets des réductions budgétaires… Les centres dramatiques ne sont qu’un maillon d’une chaîne déjà considérablement fragilisée.
Il faut redire à quel point notre travail à toutes et tous s’inscrit dans le temps long : les créations se préparent longtemps à l’avance, les tournées se construisent sur plusieurs saisons, les équipes travaillent d’arrache-pied pour construire des conditions dignes pour la création et des fidélités au long cours avec le public. Lorsqu’un gel exceptionnel des crédits intervient en cours d’année, c’est toute cette chaîne qui est mise en péril.
On continue à demander aux théâtres publics d’assumer des responsabilités toujours plus importantes, tout en rendant de plus en plus incertaines les conditions de leur action. Ce qui est atteint aujourd’hui, ce n’est pas seulement un équilibre budgétaire, c’est la possibilité même de construire dans la durée.
Concrètement, quel est l’impact financier des différentes mesures sur votre budget ?
Nathalie Garraud : Pour le Théâtre des 13 vents, le gel de 13% représente 250 000 euros, qui s’ajoutent aux coupes précédentes, à la hausse continue des coûts de production, à l’inflation et à la fragilité économique de tout le secteur. Un budget n’est pas une abstraction. Ces 250 000 euros, ce sont des semaines de répétition, des créations, des artistes accueillis, des emplois, des coopérations avec d’autres lieux, des projets menés avec la jeunesse, avec les habitants du territoire, qui sont mis à mal.
Le Théâtre des 13 vents n’est pas une entreprise qui ajuste une production à la demande ! C’est un outil de service public qui œuvre à la fabrication et à la circulation des œuvres dans le temps long. Lorsqu’on retire brutalement de tels moyens à un théâtre, c’est l’ensemble des travailleurs et des travailleuses de l’art et de la culture qui en supportent immédiatement les conséquences. Et à plus long terme, ce sont les publics qui voient la diversité des œuvres se réduire, les actions qui leur sont proposées disparaître, le coût des places augmenter, etc.
Qu’est-ce que cela implique sur l’année en cours et la saison à venir ?
Nathalie Garraud : On va tout faire pour maintenir les engagements pris en 2026, on le doit aux artistes, aux équipes et au public. Mais on ne pourra pas garantir l’équilibre budgétaire de l’année 2027, ce qui nous place dans une situation d’autant plus insoluble que l’appel à candidatures pour la prochaine direction est ouvert et qu’on se prépare à transmettre l’outil à d’autres… Le gel des crédits pèse de manière insoutenable sur cette transmission. Un service public se construit dans la continuité : on a la responsabilité de remettre un théâtre en état de poursuivre son histoire, pas un théâtre fragilisé par des décisions prises au dernier moment.
Face à cette situation, qu’est-il encore possible de faire ?
Nathalie Garraud : Construire les conditions d’une lutte commune pour le service public de l’art et de la culture, avec les artistes, avec les équipes des théâtres, avec les spectateurs et spectatrices. Dire et redire que tout projet culturel porte en lui un projet de société, qu’on ne construit pas une politique de soutien aux artistes et d’éducation à l’art sur des décisions qui remettent en cause, en cours de route, les engagements pris.
Les partenaires publics ont souvent tendance à présenter leurs arbitrages comme de cruelles nécessités budgétaires alors même qu’ils engagent une certaine vision de la société. Evidemment, cela ne vaut pas seulement pour le secteur culturel. L’assèchement des moyens est le résultat d’un choix : celui, notamment, de diminuer les ressources publiques et de transférer à bas bruit l’argent public vers le secteur privé. Cela se passe à peu près de la même façon dans la culture, à l’école, à l’hôpital. Depuis des années, les théâtres publics sont invités à renforcer leur présence sur les territoires, à développer l’éducation artistique et culturelle, à accompagner davantage de créatrices et de créateurs, à inventer de nouvelles formes de coopération… On est très nombreux à partager pleinement ces ambitions, mais elles ne peuvent pas reposer sur une précarisation continue des moyens.
Quel modèle de service public de la culture faudrait-il (ré)inventer ?
Nathalie Garraud : Avant de se demander comment réinventer un nouveau modèle de service public, il faudrait déjà avoir l’ambition de faire tenir celui qui a été patiemment élaboré en 80 ans de décentralisation culturelle : un service public fondé sur la continuité, la liberté artistique, la confiance et l’égalité d’accès.
On a souvent tendance à justifier la culture par ses effets : sa capacité à créer du lien, son impact économique, son rôle dans l’attractivité des territoires. Tout cela est réel, mais on oublie la plupart du temps l’essentiel : un théâtre est aussi un lieu où une société accepte de ne pas savoir d’avance ce qu’elle va penser d’elle-même.
Créer, c’est chercher. Et chercher, c’est accepter de ne pas savoir où on va, de prendre des risques, de faire des tentatives qui parfois n’aboutissent pas. Le ratage, l’essai, ne sont pas l’échec de la création, ils en sont une condition. Le service public est précisément là pour protéger cet espace d’incertitude.
Lorsque les moyens se réduisent, ce ne sont pas seulement les budgets qui se contractent. Les artistes hésitent davantage, les institutions deviennent plus prudentes, les choix se normalisent. Peu à peu, ce qui disparaît, c’est la possibilité d’inventer des formes inattendues, d’ouvrir des chemins de pensée, de faire jouer des contradictions, sans garantie de résultat. On doit se battre pour l’existence d’espaces où on puisse encore essayer, douter, se tromper et recommencer, où on puisse encore partager des questions et des problèmes profonds.
Comment faire comprendre la situation au public et l’accompagner dans cette crise ?
Nathalie Garraud : En refusant de réduire cette crise à une affaire de chiffres. Les spectatrices et les spectateurs savent bien que les choix budgétaires sont aussi des choix de société… C’est cette idée qu’il faut partager, débattre, porter avec elles et eux.
Une institution ne vaut pas seulement pour ce qu’elle produit aujourd’hui. Elle vaut aussi par ce qu’elle rend possible demain. C’est peut-être ça qui nous préoccupe le plus : préserver les conditions de ce qui n’existe pas encore.



