Aux Célestins, théâtre de Lyon, il suffit de changer de salle pour changer de monde, d’ambiance, de manière de travailler et d’aborder le plateau. D’un côté, une création née de l’imagination de Jules Sagot et Christophe Montenez. De l’autre, une adaptation par Benoît Martin d’une pièce du dramaturge américain Sam Shepard.

Dans la grande salle, un immense mur de lattes de bois aux reflets orange enveloppe l’espace. Devant lui, deux comptoirs bicolores dessinent un lieu à mi-chemin entre bar, cuisine et studio de radio. Bouteilles et verres attendent sur les étagères, des micros hérissent les tables, quelques cagettes de légumes traînent sur le côté. Au-dessus, des tubes lumineux descendent des cintres. Blancs, roses, orangés ou bleus, ils feront varier la température du lieu et l’ambiance au fil du spectacle.
Quelques étages plus bas, en Célestine, le metteur en scène lyonnais joue la carte inverse. Un simple angle de pièce blanche a été posé au sommet d’une estrade à degrés. Une porte en plastique opaque encadrée de bois brut, deux stores vénitiens qui bouchent l’horizon, un téléphone mural, une table, une machine à écrire, une chaise et un palmier artificiel suffisent à faire surgir une maison de la banlieue californienne, à une soixantaine de kilomètres de Los Angeles. Un vieux téléviseur complète ce mobilier sans apprêt. Tout autour, le noir. Dans la grande salle, l’espace est prêt à se remplir jusqu’à saturation. Ici, quelques mètres carrés suffisent à enfermer deux frères loin des grands espaces américains.
Une émission à remettre sans cesse sur le métier
Dans la grande salle, les techniciens mettent la dernière main au décor et reprennent les notes de la veille. Jules Sagot circule entre les fauteuils rouges, écoute, échange avec l’ingénieur du son. Christophe Montenez arrive des coulisses avec les comédiens. Quelques indications, des questions, des réponses. Avant même de jouer, il faut encore regarder les costumes. Une veste, un polo, une couleur peuvent déplacer un personnage. Jean-Charles Clichet doit davantage se fondre dans le décor, laisser apparaître la discrétion et la docilité de celui qui suit plus qu’il ne mène. À l’inverse, l’animatrice incarnée par Emmanuelle Bercot doit immédiatement s’imposer. Son chemisier rouge tranche avec le reste. Elle est celle que le regard doit trouver. Le temps s’étire avant que chacun gagne sa place. Les enjeux de la séquence sont repris, une dernière question surgit, puis la répétition commence.

Dans le ventre des cerveaux ,c’est d’abord le nom de l’émission de radio autour de laquelle Jules Sagot et Christophe Montenez ont construit leur spectacle. Pour une journée consacrée à la planète, l’antenne s’installe dans un théâtre. Isabelle Percault, l’animatrice jouée par la comédienne et réalisatrice, promet du savoir, du divertissement et surtout car c’est son credo, de ne « jamais sacrifier la forme pour le fond ». Risques d’effondrement de nos sociétés, interdépendance des systèmes, décarbonation et avenir du vivant passent à la moulinette de l’antenne et des bons mots des chroniqueurs. Aux fourneaux, Candice Bouchet campe une cheffe terriblement concrète, généreuse, avec son accent du Sud et son goût manifeste pour les bonnes choses. Léo Fernique et Ferdinand Niquet-Rioux prennent eux aussi, part à cette drôle de communauté réunie autour de la table. Le dispositif a tout d’une émission culturelle parfaitement huilée. Pour l’instant.
Une première partie, portée par le personnage de Sharif Andoura, précède celle que nous découvrons en répétition. Les deux auteurs la décrivent comme plus âpre, chargée de chiffres et de données autrement plus inquiétantes. Elle pose le constat d’un système dont chacun connaît les fragilités sans parvenir à enrayer la course. Puis le registre change. Le divertissement reprend ses droits, la cuisine s’impose et ce qui ressemblait à un studio bien ordonné glisse peu à peu vers le banquet.
La référence à La Grande Bouffe de Marco Ferreri accompagne cette lente saturation. La nourriture ne sert pas seulement au spectacle, elle raconte cette impossibilité de s’arrêter. Continuer à consommer parce que le mouvement est lancé, même lorsque chacun sait où il conduit. Jules Sagot résume cette inertie par une image, celle de « la roue du hamster ». La mécanique tourne, chacun court à l’intérieur et la table ne cesse de se remplir de mets.
Le débordement se règle au détail près
Dans la salle, non loin du premier rang, Jules Sagot et Christophe Montenez se sont installés l’un derrière l’autre. Ils parlent peu. Quelques mots murmurés, parfois un regard. L’un arrête la scène, l’autre gagne le plateau. Une intention appuie trop fort, un silence mérite quelques secondes de moins, un déplacement gêne celui qui suit. Puis tout repart. Pas très longtemps. La séquence est reprise par fragments, décortiquée jusqu’à ce que les gestes cessent précisément de paraître réglés.

Le paradoxe traverse toute la répétition. Plus le spectacle doit donner le sentiment de s’emballer, plus sa fabrication exige de la précision. Le rire ne doit devenir ni une démonstration ni une porte de sortie. L’écologie leur a d’ailleurs donné du fil à retordre. Le sujet, reconnaît Jules Sagot, tombe facilement dans le moralisme ou le cynisme. L’écriture a nécessité davantage d’allers-retours que leurs précédentes créations, jusque dans les derniers mois.
Leur façon de travailler à deux explique peut-être la fluidité qui règne cet après-midi-là. Ils se connaissent depuis l’école, écrivent et mettent en scène ensemble sans partage précis des tâches. « Il n’y a pas vraiment de règle », résume Jules Sagot. Christophe Montenez parle, lui, d’une « théâtralité commune », construite au fil des années et suffisamment solide pour que chacun puisse prendre la main puis la rendre à l’autre.
Le choix des interprètes s’est fait de manière tout aussi organique. Emmanuelle Bercot était au départ du projet, un désir commun. Ferdinand Niquet-Rioux faisait déjà partie de leur entourage artistique. D’autres, dont certains avec lesquels ils avaient joué, ont rejoint l’aventure au fil des rencontres. Les questions circulent simplement, les indications aussi.
La radio offre surtout aux deux auteurs un formidable jeu de champ et d’hors-champ. Les auditeurs eux n’ont l’habitude que d’entendre l’émission. Les spectateurs eux verront les coulisses, les micros coupés, les regards échangés, les corps qui changent dès que le voyant rouge s’éteint. Ce décalage leur permet de travailler ce que chacun donne de lui lorsqu’il parle publiquement. « On n’est pas le même selon les circonstances », explique le sociétaire de la Comédie-Française. Les masques peuvent alors se craqueler et laisser apparaître autre chose derrière la parole bien tenue de l’antenne.
À force de chercher comment parler d’écologie sans administrer de leçon, les deux auteurs-metteurs en scène ont fini par déplacer la question. Non plus seulement comment empêcher l’effondrement, mais que transmettre à ceux qui arrivent après nous. « Est-ce que je vis mon segment de vie comme ça, en me fichant de ce qui vient derrière ? », demande Jules Sagot. Le legs leur a donné leur axe, et avec lui une manière de relier l’état de la planète à quelque chose de beaucoup plus intime, notre rapport au temps et à la mort.
Sur scène, ces considérations attendront. Une séquence doit encore être reprise. Chacun revient à sa place, une indication réajuste un jeu, un déplacement. Il reste quelques jours avant la première. Dans le ventre des cerveaux sera créé le 23 septembre dans la grande salle des Célestins.
À la Célestine, un morceau de Californie

Changement de salle et d’ambiance. À la Célestine, la scénographie de True West tient presque dans un angle de maison. Quelques mètres carrés de murs blancs, perchés sur de larges degrés qui occupent le centre du plateau. Des stores vénitiens ferment l’horizon. Au mur, un téléphone. Sur la table, une machine à écrire, prête à l’emploi. Une chaise et un palmier artificiel complètent cette Amérique domestique volontairement ordinaire.
Benoît Martin adapte et met en scène la pièce créée par Sam Shepard en 1980. Austin profite de l’absence de sa mère, partie quelques jours en Alaska, pour garder sa maison et avancer sur un scénario qu’il espère vendre à Hollywood. Son frère Lee surgit. Il vit en marge, revient du désert et, à l’occasion, dérobe grille-pain et autres appareils électroménagers dans les maisons du voisinage. L’arrivée du producteur Saul Kimmer, incarné par Laurent Ziserman, vient bouleverser l’équilibre qui semblait jusque-là régir les rapports entre les deux frères. Lee a une histoire à raconter. Banale en apparence, elle semble pourtant intéresser les studios de cinéma. Austin, qui en maîtrisait jusque-là les codes et les usages, voit peu à peu son territoire lui échapper.
Le décor contient déjà ce renversement. La petite portion de maison domine le plateau, comme si ce quotidien pavillonnaire avait été découpé puis posé là, sous nos yeux. Tout semble à sa place. Un peu trop, justement. Il suffira que les corps s’échauffent et que les objets commencent à circuler pour que cet ordre se dérègle. Peu à peu, la maison, tel un espace mental, change de visage, devient un terrain d’affrontement, avant de sombrer dans le chaos.
Le détour par l’Ouest américain
Benoît Martin n’est pas arrivé à True West en cherchant nécessairement Sam Shepard. Après plusieurs spectacles aux distributions importantes, il voulait revenir à une forme plus resserrée et retrouver le plaisir d’un duo. Entre-temps, il avait passé six mois aux États-Unis à parcourir à pied la côte Ouest. « J’étais très imprégné par ce voyage, par ces ambiances-là », raconte-t-il.

Un premier projet réunissait déjà Vinora Epp et Savannah Rol dans des figures de cow-boys. La maquette remporte le Prix Incandescences, mais des questions de droits empêchent le spectacle de voir le jour. Martin tient pourtant à ces deux interprètes et à ce duo. Il replonge dans la littérature américaine. Grand admirateur de Patti Smith, il se souvient de l’histoire qui l’a liée à Sam Shepard et revient vers l’auteur. « Je suis tombé sur cette pièce », raconte-t-il. Aux États-Unis, True West est devenu un classique moderne. Lui est immédiatement saisi par son rythme.
Sa découverte du texte intervient en 2024, au moment de la réélection de Donald Trump. Le metteur en scène y voit alors « deux Amériques irréconciliables qui se confrontent », sans enfermer pour autant les deux frères sur une opposition mécanique entre républicains et démocrates. Très vite, une autre question, plus personnelle, prend le dessus. « Qui est légitime à raconter des histoires ? Et quelle histoire est légitime à être racontée ? » Fils d’agriculteurs et lui-même venu de la campagne, Benoît Martin reconnaît dans Lee celui qui arrive dans un milieu dont il ne maîtrise pas les usages. Austin connaît les codes. Lee les bouscule. Le rapport de domination devient alors aussi une bataille pour savoir quelle histoire mérite d’être entendue.
Deux comédiennes pour deux frères
Vinora Epp et Savannah Rol jouent Austin et Lee. Benoît Martin n’est pas parti d’une volonté de renverser les genres. Il voulait ces deux interprètes. Le choix des rôles est venu ensuite. La convention suffit et produit, presque malgré elle, une autre écoute du texte. « C’est le théâtre, on peut tout jouer à partir du moment où les bases sont posées », dit-il. Il convoque aussitôt le jeu de l’enfance, lorsqu’il suffit d’annoncer « moi, je suis le cow-boy » pour que l’histoire puisse commencer.

Cette liberté doit beaucoup à son parcours de comédien auprès de Gwenaël Morin, chez qui la distribution peut s’affranchir de toute évidence physique ou sexuée, puisqu’avant chaque représentation les rôles seront tirés au sort. Elle nourrit ici le jeu. Benoît Martin cherche à « dépsychologiser » la pièce, à aller vers la transe ou l’hypnose et à regarder ce que le ping-pong verbal entre les frères finit par provoquer dans les corps.
La répétition, un filage, commence. Une comédienne est assise sur la table, l’autre reste à distance. Les répliques circulent dans ce petit espace bien réglé. Les stores enferment le regard tandis que les grillons et les coyotes font entrer, par le son, les grands espaces laissés dehors. La lumière blanche découpe les corps et accentue quelque chose de cinématographique dans cette maison réduite à quelques signes. C’est aussi la direction revendiquée par la création, qui travaille cet écart entre l’exiguïté du huis clos et l’immensité fantasmée de l’Ouest.
Puis l’ordre domestique commence à céder. Les objets changent de place, une plante vole, le vieux téléviseur traverse le plateau. À mesure que la maison maternelle perd sa tranquillité, Austin et Lee échangent presque leurs positions. Celui qui possédait les codes baisse un temps la garde. Celui qui semblait condamné à la marge entrevoit une autre place avant que le rapport de force ne se retourne encore. Ce qui pouvait ressembler à un rapprochement laisse finalement apparaître toute la solitude des deux frères.
Quelques heures plus tôt, dans la grande salle, Jules Sagot et Christophe Montenez travaillaient chaque détail pour permettre à leur émission de radio de perdre peu à peu sa belle ordonnance. En Célestine, Benoît Martin part d’une maison impeccable pour laisser deux frères en bouleverser les règles. Rien ne rapproche vraiment ces deux spectacles, ni leur écriture, ni leur esthétique, ni leur manière d’occuper l’espace. C’est justement ce qui rend le passage de l’un à l’autre si réjouissant. Cet après-midi de début septembre, à quelques mètres de distance, deux créations cherchent encore leur forme. Elles reprennent, corrigent, déplacent, à cet instant fragile et passionnant où tout peut encore changer.
Dans le ventre des cerveaux de Jules Sagot et Christophe Montenez
Les Célestins, Théâtre de Lyon
du 23 septembre au 3 octobre 2026
durée 2h
Tournée
9 au 25 octobre 2026 au Théâtre des Bouffes du Nord, Paris
3 & 4 novembre 2026 au Foirail – Pau
Mise en scène de Jules Sagot & Christophe Montenez
Avec Sharif Andoura, Emmanuelle Bercot, Candice Bouchet, Jean‑Charles Clichet, Léo Fernique, Ferdinand Niquet‑Rioux
Scénographie et lumière de Florent Jacob
Costumes de Gwladys Duthil
Musique et régie son de John Kaced
Collaboration artistique Elina Martinez
Accessoires de Fanny Gautreau
régie générale – Loïc Guyon, régie lumière -Thomas Fustec, régie accessoires – Violaine de Maupeou
True west de Sam Shepard
Les Célestins, Théâtre de Lyon
du 22 septembre au 3 octobre 2026
durée 1h10 environ
Tournée
2 au 4 février 2027 au Théâtre de Lorient – CDN
9 au 11 février 2027 en itinérance Savoie Nomade
28 & 29 avril 2027 au Malraux – Scène nationale Chambéry-Savoie
Mise en scène de Benoît Martin
Traduction de Dominique Hollier
Avec Vinora Epp, Savannah Rol, Laurent Ziserman
Scénographie de François Dodet & Benoît Martin
Lumière de Manuella Mangalo
Son de Martin Poncet



