Que représente aujourd’hui Am Stram Gram pour le public genevois ?
Joan Mompart : C’est d’abord une maison qui appartient à son public. Nous ne sommes que des passeurs. Aujourd’hui, nous voyons revenir des adultes qui ont découvert Am Stram Gram enfants et qui viennent à leur tour avec leurs enfants, parfois même leurs petits-enfants. Cette fidélité raconte la place que le théâtre a prise à Genève. Jusqu’à la tour dressée sur le toit, avec ses lettres colorées, devenue presque un emblème de la ville.
Cette histoire s’est construite au fil des projets artistiques, depuis Dominique Catton et Nathalie Nath, qui ont fondé le théâtre et sont à l’origine du bâtiment, jusqu’à Fabrice Melquiot, auquel j’ai succédé en 2021. Lorsque nous sommes arrivés, avec la dramaturge Hinde Kaddour, nous avons poursuivi cette histoire avec notre propre projet, fondé notamment sur l’horizontalité entre les générations. J’espère qu’Am Stram Gram est aujourd’hui perçu comme une maison chaleureuse, exigeante artistiquement, où enfants et adultes peuvent se retrouver et regarder ensemble le monde.
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’en prendre la direction d’un tel lieu ?

Joan Mompart : Am Stram Gram est une singularité. Peu de théâtres sont nés d’un rêve pareil, celui de produire pour les jeunes générations des spectacles avec les mêmes ambitions artistiques que pour les adultes. Ce rêve a même donné naissance à ce bâtiment.
Ce qui m’intéressait aussi, c’était la force de questionnement que possède cette maison. En imaginant mon projet, il m’a semblé urgent de créer des agoras, des espaces de dialogue réellement intergénérationnels, sans qu’une génération en surplombe une autre. Les enfants et les adolescents peuvent participer au monde autant que les adultes, par leur créativité et leurs idées.
Ces agoras sont devenues la quintessence du projet. Des scientifiques, des artistes, des chercheurs viennent y parler du climat, de l’eau, de l’amour, des identités en transition… La première portait sur la manière dont la parole des filles est entendue à l’école. Tout passe par l’art et par la créativité des artistes, mais nous interrogeons aussi très directement notre société. C’est cela qui m’a attiré ici. Am Stram Gram est un formidable outil pour regarder et interroger le monde.
Cette horizontalité, comment devient-elle concrète ?
Joan Mompart : Par la participation. Mais encore faut-il s’entendre sur ce mot. Quand je suis arrivé en 2021 et que je parlais de participation des enfants, on me répondait souvent, « Mais nous le faisons déjà. » Je demandais comment. On me disait : « On met un enfant sur scène, on lui demande de se placer là et de dire un texte. » Pour moi, ce n’est pas cela que j’entends derrière ce mot.
Participer, ce n’est pas seulement faire ce qu’un adulte a décidé. C’est décider aussi de ce que l’on va faire. Les enfants possèdent une capacité artistique et créative qui va au-delà de l’application d’une méthode pensée par un adulte. Nous arrivons avec nos outils, notre expérience, nous les mettons à leur disposition, mais leur propre créativité doit pouvoir exister.
C’est là que surgissent des questions passionnantes, parce qu’elles s’inscrivent dans la société dans laquelle ils grandissent.
Cela suppose aussi de ne pas leur faire porter des responsabilités d’adultes…

Joan Mompart : Absolument. Nous répétons que l’enfance est ce que nous avons de plus précieux, alors même que beaucoup d’enfants sont maltraités ou soumis à des obligations qui ne leur correspondent pas. Notre travail consiste à leur donner une véritable capacité d’action sans les surresponsabiliser. Ce n’est pas à l’enfant d’être responsable, et donc potentiellement coupable, de ce qui arrive.
C’est une recherche permanente que nous menons avec des artistes, des penseurs et des chercheurs. Caroline Bernard travaille ainsi avec nous autour du dialogue et des représentations entre générations. Nous avons également accueilli des spécialistes de l’enfance et invité des personnalités qui viennent moins apporter des réponses que provoquer des questions.
Prenez l’idée du droit de vote dès la naissance. Il ne s’agit pas de venir affirmer qu’il faudrait l’instaurer, mais simplement de demander : pourquoi les enfants n’auraient-ils pas le droit de vote ? À partir de là, mille questions apparaissent. Certaines sont abordées directement dans les agoras, par des conférences et des débats intergénérationnels. D’autres deviennent la matière d’un spectacle.
Jusqu’où peut aller cette participation ?
Joan Mompart : C’est précisément ce que nous cherchons. Nous avons participé pendant trois ans à un groupe de recherche de l’Onda consacré à la participation des enfants et des jeunes. Il a notamment permis de réfléchir collectivement aux écueils de ces pratiques. Parce qu’il ne suffit pas d’annoncer que l’on fait participer les jeunes pour que cette participation soit réelle.
Tout notre projet cherche finalement à déplacer la relation. Les adultes ont une expérience, des responsabilités, des outils. Les enfants ont autre chose à apporter. Comment faire en sorte que ces deux endroits puissent réellement dialoguer ?
Comment cette pensée traverse-t-elle la programmation ?

Joan Mompart : Il faut d’abord accepter que nous n’avons pas un public, mais plusieurs. Les parents d’un enfant de trois ans viennent voir un spectacle dès trois ans, ceux d’un enfant de douze ans un spectacle dès douze ans. Cela compartimente forcément un peu la programmation, même si j’adorerais qu’un adolescent de quinze ans ait envie d’aller voir une proposition conçue dès deux ans !
Nous sommes aussi transdisciplinaires. Il y a du théâtre, de la danse, du cirque, de la magie, des spectacles plus ou moins politiques. Nous travaillons également dans des réseaux qui permettent de soutenir des projets pour le très jeune public avec de véritables ambitions scénographiques.
Dans cette diversité, je ne cherche pas à imposer une esthétique unique. Ce qui guide les choix, c’est d’abord la joie qu’ils peuvent provoquer. Le contexte actuel nous responsabilise et, pour moi, cette responsabilité consiste aussi à proposer de la joie. Cela ne veut évidemment pas dire éviter les sujets graves.
Il y a un autre mot qui m’accompagne beaucoup, celui de transcendance. Qu’est-ce qui permet à une œuvre d’aller au-delà de son sujet ?
Où la trouvez-vous cette saison ?
Joan Mompart : Chez Ahmed Madani, par exemple. Nous les minuscules part d’une jeunesse qui s’engage. Son écriture naît de l’écoute de ces jeunes, mais elle dépasse leurs seuls témoignages. Je connais Ahmed depuis longtemps, j’ai commencé à travailler avec lui quand j’avais vingt ans.
Je la retrouve aussi chez Steven Matthews lorsqu’il s’empare du western. Avec lui, on ne reste jamais dans l’anecdote. Derrière la question du territoire, si présente dans le western, surgit celle du territoire intime. L’extérieur rejoint l’intérieur. C’est là que quelque chose se déplace.
La saison s’ouvre justement avec Pourquoi et pourquoi pas ?, créé avec Jérôme Bel. Pourquoi ce spectacle est-il si important ?
Joan Mompart : Parce que c’est une expérience assez inédite. Des spectacles auxquels participent des enfants, il en existe beaucoup. Mais ici, il y a la rigueur de Jérôme Bel, sa discipline et surtout sa volonté de suivre jusqu’au bout le principe éthique posé au départ.
Les enfants ont entre huit et quatorze ans. Ils ne sont pas simplement les interprètes du spectacle, ils en sont les auteurs. C’est exactement ce que nous cherchons à défendre lorsque nous parlons de participation.
Cette question de la confiance accordée aux jeunes revient avec _morphoses et Ariel Project…
Joan Mompart : Le groupe _morphoses existe au théâtre depuis 2021. Ariel Project part d’un fait survenu dans une école en Afrique, où des enfants ont affirmé avoir aperçu des extraterrestres dans la cour alors qu’aucun adulte n’était présent. Des chercheurs ont ensuite recueilli leurs témoignages sans pouvoir conclure qu’ils mentaient.
Ce qui nous intéresse n’est évidemment pas de décider s’ils ont réellement vu des extraterrestres. La question est ailleurs. Peut-on croire les jeunes générations ? Quelle valeur accordons-nous à leur récit ? Nous revenons toujours à cette recherche d’une forme d’égalité entre les générations.
L’école devient d’ailleurs l’un des fils rouges du printemps…

Joan Mompart : Oui, notamment avec Ordalie, de Nicolas Chapoulier (Les 3 points de suspension et 3615 Dakota). Le projet est né d’une immersion dans la réalité d’un établissement scolaire et d’une centaine d’heures d’enregistrements d’interviews. Les récits recueillis sont ensuite déplacés d’un corps à l’autre. Les mots du concierge peuvent ainsi être portés, en synchronisation labiale, par un jeune. La parole reste anonyme tout en devenant très concrètement incarnée.
Puis il y aura l’agora Réimaginer l’école. Il ne s’agit surtout pas de dire que l’école ne fonctionne pas ou de se placer en donneurs de leçons. Nous voulons regarder sa réalité aujourd’hui et, grâce aux contributions des plus jeunes, ouvrir des possibles. Parfois, simplement s’autoriser à poser une question est déjà beaucoup.
Interroger l’école est une sacrée gageure. Je lis en ce moment Ce qui se joue, de Caroline Hinault, qui imagine une épidémie frappant exclusivement les enseignants et les privant peu à peu de la parole et de la compréhension. Cela résonne beaucoup avec nos réflexions. Je pense que cette agora pourrait faire du bruit.
Au milieu de toutes ces questions, vous montez aussi un opéra…
Joan Mompart : Oui, Le Cochon enchanté. Monter un opéra à Am Stram Gram, ce n’est pas rien ! La musique de Jonathan Dove est complètement folle. Chaque personnage possède son leitmotiv et l’histoire suit une héroïne qui part au bout du monde sauver son prince transformé en cochon.
J’aime que cette saison puisse contenir tout cela. Des enfants qui écrivent avec Jérôme Bel, des adolescents qui interrogent ce que les adultes sont prêts à croire de leur parole, une agora sur l’école et, soudain, un opéra. Cette transdisciplinarité fait profondément partie d’Am Stram Gram.
Théâtre Am Stram Gram
Genève – Suisse



