À l’angle de la place du Châtelet, sa silhouette longiligne se détache nettement en ce matin gris de septembre. Toujours entre deux projets, Guillaume Bachelé arrive au café Sarah Bernhardt avec une grosse valise. L’heure est à la création musicale. Alors que Le Passé est à l’affiche de l’Odéon-Théâtre de Paris, il travaille déjà, avec Julien Gosselin, à une déambulation sonore autour de textes de Guy Debord.
Le théâtre comme refuge

Originaire de Dax, il grandit dans une famille de rugbymen et de surfeurs. Le théâtre n’y avait pas vraiment sa place. C’est sa mère qui l’y conduit, à sept ans, presque par hasard. « J’ai commencé dans un petit atelier, explique-t-il. Notre prof écrivait des pièces à partir de nos improvisations. C’était un espace où je pouvais surprendre, où je me sentais cohérent. À l’école, je n’arrivais pas à comprendre les codes sociaux, là tout devenait possible. »
Les textes arrivent plus tard au lycée, parallèlement à une passion pour le cinéma. Il découvre d’abord le travail de Stanley Kubrick ou de David Fincher, puis l’univers fantastique de Jules Verne. « J’ai compris qu’une œuvre pouvait raconter l’indicible. » Après un bac économique et social, il entre au Conservatoire de Bordeaux avant de rejoindre l’École du Nord. Il y rencontre Stuart Seide, directeur et pédagogue hors pair, qui lui transmet l’importance du collectif. Et surtout Julien Gosselin. « Lui venait de la littérature, moi du jeu. Ce qui nous a rapprochés, c’est la même sensibilité, le spleen, la beauté des choses simples et cette conviction qu’il ne faut pas craindre d’incarner le mal. »
Une fidélité fondatrice
Depuis Gênes 01 de Fausto Paravidino en 2010, un an après qu’avec Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier, Alexandre Lecroc, Antoine Ferron et Noémie Gantier, ils ont fondé la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur, le comédien n’a manqué aucune création du metteur en scène. Ensemble, ils ont bâti une complicité faite de confiance et de défis. Chaque spectacle devient un terrain d’expérimentation.
Dans Extinction, il incarne un poète aveugle, privé de 85 % de sa vision par des lentilles opaques. « Je jouais comme si je ressentais par la peau. C’était vertigineux. » Dans Le Passé, il est Fomine, l’ami de la famille pris malgré lui dans la tempête, mais aussi musicien en fosse, composant et jouant en direct avec Maxence Vandevelde. « Dès qu’on n’est pas sur scène, on joue », sourit-il. Tous deux participent à la dernière création de Julien Gosselin avec les élèves du Conservatoire de Paris, Musée Duras. Aux manettes des platines, où sur scène, l’artiste ne chôme jamais.
De défis en aventures folles

La musique, pourtant, n’était pas destinée à prendre une telle place. L’histoire commence presque par accident, avec une guitare folk achetée à l’adolescence. Au conservatoire, il gratte quelques accords, puis forme avec Julien Gosselin un duo de reprises. Ensemble, ils improvisent des chansons mélancoliques dans leurs chambres d’étudiants, bricolent des enregistrements avec trois bouts de ficelle. « On chantait des morceaux très tristes, Elliott Smith, Nick Drake, Bonnie Prince Billy… Ce n’était pas de la virtuosité, mais l’émotion qui comptait. »
C’est là que naît ce goût de l’improvisation musicale qui ne le quittera plus. Sur Tristesse Animal Noir, Julien Gosselin lui demande de créer quelques ambiances à la guitare électrique et au looper. Puis, au moment de monter Les Particules élémentaires, il lui propose de se lancer dans la musique électronique. « Je ne savais pas lire une partition, je bricolais avec mon ordinateur. Mais Julien préférait perdre du temps avec moi, qui comprenait ce qu’il cherchait, plutôt qu’avec un musicien confirmé à qui il aurait fallu tout expliquer. »
L’expérience est vertigineuse, avec des journées entières passées à expérimenter, chercher des sons, jeter, recommencer. « On composait en direct, en même temps que les répétitions. C’était chronophage, mais incroyablement excitant. »
La musique comme outil de jeu

Aujourd’hui, il compose avec Maxence Vandevelde, compagnon de route depuis 2018. Tous deux travaillent en binôme, arrivant des heures avant les acteurs pour expérimenter des nappes, des rythmes, des atmosphères. Rien n’est écrit en amont. La musique naît du plateau. « La musique est un outil de jeu. Elle peut pousser un acteur, créer une intensité, ou au contraire l’apaiser pour qu’il se concentre sur le texte. »
Cet aller-retour constant entre fosse et plateau est devenu une marque de fabrique. « C’est ce double mouvement qui me nourrit. L’acteur et le musicien ne sont jamais séparés. »
Le processus est exigeant. Pour chaque spectacle, ils composent trois fois plus de morceaux qu’ils n’en gardent. « On fait des deuils permanents. Mais ce niveau d’exigence, j’en ai besoin. »
D’autres horizons en terre familière
S’il est indissociable de l’aventure Gosselin, Guillaume Bachelé aime aussi se frotter à d’autres univers. Avec Tiphaine Raffier, une autre camarade de promo, il joue et compose pour France Fantôme ou Némésis, une plongée vertigineuse dans l’univers de Philip Roth. « Tiphaine sait définir une ambiance, et je la traduis en musique. »
Ces détours nourrissent son parcours sans l’enfermer. « Cette famille théâtrale m’a donné un bagage. Elle me rend disponible quand je me retrouve dans un projet où je ne connais personne. »
Un artiste en arborescence

Curieux de tout, il refuse les hiérarchies entre disciplines. « Je peux parler avec autant de passion d’un auteur que je découvre, d’un morceau de musique ou d’un match de rugby. Je fonctionne en arborescence. Dès qu’une porte s’ouvre, il y en a cinq autres qui suivent. » Cet appétit irrigue autant son jeu que sa musique.
À l’aube de la quarantaine, Guillaume Bachelé continue de se réinventer à chaque projet, sans cloisonner les pratiques. « Quand je compose, je peux passer des heures à chercher deux notes. Quand je joue, je veux sentir le vertige. Sinon, j’ai l’impression d’être malhonnête. »
Artiste à 360 degrés, comédien, musicien, parfois chanteur, il avance porté par une fidélité qui n’a rien d’un confort, mais plutôt l’expression d’une passion inépuisable, nourrie de tous les arts et de tous les possibles.
Le Passé d’après Léonid Andréïev
Spectacle créé le 10 septembre 2021 au TNS, puis joué à Odéon-théâtre de l’Europe dans le cadre du Festival d’Automne
Odéon – Théâtre de l’Europe
Reprise du 13 septembre au 4 octobre 2025
Durée 4h30 avec entracte
Tournée
16 au 19 octobre 2025 au Centre Onassis – Athènes
mise en scène de Julien Gosselin assisté d’Antoine Hespel
compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur
avec Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Victoria Quesnel, Achille Reggiani et Maxence Vandevelde
traduction d’André Markowicz
dramaturgie d’Eddy d’Aranjo
scénographie de Lisetta Buccellato
musique de Guillaume Bachelé & Maxence Vandevelde
lumière de Nicolas Joubert
vidéo de Jérémie Bernaert & Pierre Martin
création sonore de Julien Feryn avec Hugo Hamman
costumes de Caroline Tavernier avec Valérie Simonneau
accessoires de Guillaume Lepert
masques de Lisetta Buccellato & Salomé Vandendriessche
Musée Duras de Julien Gosselin d’après les écrits de Marguerite Duras
Créé le 18 octobre 2024 au Conservatoire national supérieur d’art dramatique-PSL, dans le cadre des Ateliers de 3e année et présenté le 7 juin 2025 au Domaine d’O dans le cadre du Printemps des Comédiens
durée 10h environ (composé de cinq performances de deux heures à voir en continu ou séparément)
Tournée
9 au 30 novembre 2025 à l’Odéon – Théâtre de l’Europe
Mise en scène et scénographie de Julien Gosselin
Avec des élèves de la promotion 2025 du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris : Mélodie Adda, Rita Benmannana, Juliette Cahon, Alice Da Luz Gomes, Yanis Doinel, Jules Finn, Violette Grimaud, Atefa Hesari, Jeanne Louis-Calixte, Yoann Thibaut Mathias, Clara Pacini, Louis Pencréac’h, Lucile Rose, Founémoussou Sissoko et la participation de Guillaume Bachelé et Denis Eyriey
Dramaturgie d’Eddy D’aranjo
Collaboration à la vidéo – Pierre Martin Oriol
Musique de Guillaume Bachelé et Maxence Vandevelde
Lumière de Nicolas Joubert
Collaboration à la scénographie – Lisetta Buccellato
Costumes de Valérie Montagu
Assistante à la mise en scène – Alice de la Bouillerie
Régie générale – Loraine Mercier; Régie lumière : Nicolas Joubert et Lou-Hanna Belet, Régie vidéo – Raphaël Oriol et Baudouin Rencurel & Régie son – Dominique Ehret et Julien Feryn
Machinerie/accessoires – Nathalie Auvray
Habillement – Nicolas Dupuy
et l’équipe de l’Odéon-Théâtre de l’Europe