Comment l’art vivant est-il entré dans votre vie ?
Léna Bréban : J’ai toujours eu envie de faire partie de cet univers. Petite, je me rêvais chanteuse, imitatrice, actrice… Je ne savais pas encore où me diriger, mais c’était clair que je voulais travailler dans ce domaine. Ma mère dirigeait une troupe de clowns amateurs pour adultes, et j’assistais aux répétitions. J’étais fascinée par ce mystère qui fait que parfois, on rit, d’autres non, parfois ça marche, ou pas… Cette magie-là m’attirée, j’avais envie de l’explorer. Ainsi, observer ces clowns répétés m’a donné envie d’aller vers le théâtre. Très rapidement, je n’ai plus envisagé d’autre horizon que d’être actrice.
Et qu’en est-il de la mise en scène ?

Léna Bréban : La mise en scène est arrivée plus tard, presque par hasard. Au lycée, j’ai compris qu’on pouvait être actrice, mais aussi metteuse en scène. Comme j’avais peu de modèles féminins autour de moi, il m’a fallu du temps avant d’oser. Mon seul repère était Ariane Mnouchkine, chez qui j’avais fait un stage — autant dire un monstre sacré, inatteignable. Finalement, à la sortie du conservatoire, une autre femme m’a tendu la main en me proposant de mettre en espace un texte de Claude Ponti. De cette lecture, est né en 2007 un spectacle, avec Laure Calamy d’ailleurs, qu’un producteur – Adrien Le Van – a accepté de monter. À chaque étape, on m’a poussée dans cette direction et j’ai découvert que c’était ma place : diriger, accompagner, chercher avec les acteurs la manière la plus juste de raconter une histoire.
Vous avez étudié aux États-Unis avant de revenir au Conservatoire. Qu’avez-vous retenu de cette expérience ?
Léna Bréban : J’avais 17 ans, trop jeune pour passer les concours en France, et je n’avais pas les moyens d’intégrer une école privée. J’ai donc intégré une High School for Performing and Visual Arts où l’on alternait matières classiques et disciplines artistiques comme le chant, la danse et les claquettes. Moi qui ai toujours été fascinée par la comédie musicale, c’était un rêve. Ensuite, je suis rentrée au Conservatoire, qui fonctionnait sur un modèle totalement différent. Ces deux formations, opposées dans leur rapport au public et au texte, nourrissent aujourd’hui mon théâtre. C’est un mélange de rigueur et d’abandon, d’intellectualité et de plaisir organique.
Comment naît votre désir de mise en scène ?
Léna Bréban : Toujours d’une rencontre. Comme il vous plaira est né de mon envie de travailler avec Barbara Schulz, une amie. Sans famille à la Comédie-Française venait d’un souvenir d’enfance. Peau d’homme m’a été proposé par Camille Torre d’Acmé et cela correspondait exactement aux préoccupations que j’avais alors sur la sexualité, les identités et la liberté. Cela faisait longtemps que je voulais monter un spectacle autour de ces questions. J’aime aborder de grands sujets sociétaux par le biais de formes légères, ludiques, presque naïves. C’est souvent dans ce décalage que se loge la profondeur.
Peau d’homme a d’abord été porté par Laure Calamy. Comment s’est imposée sa présence ?

Léna Bréban : C’était inattendu. C’est une amie. Nous échangeons fréquemment sur nos métiers. Je lui parlais beaucoup du projet, elle lisait, s’enthousiasmait. Un jour, elle m’a demandé de lire mon adaptation. Je n’y croyais pas, je pensais qu’elle n’aurait jamais le temps. Et puis elle a eu envie de le faire parce que ce spectacle parle de choses qui nous tiennent à cœur toutes les deux, comme la place des femmes, les droits LGBTQ+, la liberté d’aimer. Son désir a facilité l’aventure.
Pour la reprise à la Comédie des Champs-Élysées, c’est Pauline Cheviller qui reprend le rôle de Bianca. Elle a une singularité forte, une beauté qui ne se limite pas à l’évidence, un côté androgyne et une voix magnifique. Elle apporte une autre énergie, et cela permet de réinventer le spectacle tout en gardant son esprit.
Que change le passage à la Comédie des Champs-Élysées ?
Léna Bréban : C’est un théâtre plus resserré que le Montparnasse. Certaines scènes intimes, notamment les trios burlesques que j’adore, y gagnent en densité et en énergie. Peau d’homme reste pour moi un spectacle profondément intime, certainement le plus personnel. Je l’ai conçu comme un manifeste joyeux, à un moment où les droits reculent et où un discours réactionnaire s’installe. Face à la montée d’idées rances et rétrogrades, il m’était insupportable de rester silencieuse. C’était une nécessité de répondre par l’art, d’affirmer que le théâtre peut être un lieu de résistance.
Avec La Folle journée ou Le Mariage de Figaro, vous plongez dans l’écriture et la pensée de Beaumarchais.
Léna Bréban : C’est une proposition qui m’est venue de Philippe Torreton et de Frédéric Biessy. En relisant la pièce, j’ai été frappée par sa modernité : les rapports de classe, les luttes de pouvoir, la domination masculine… Tout cela résonne aujourd’hui avec une force incroyable. J’aime aussi son étrangeté : ce grand monologue au milieu, ce mélange de burlesque et de politique. Et puis il y a eu ma rencontre avec Philippe. Nous n’avions jamais travaillé ensemble. Je l’admirais depuis longtemps, mais je me demandais s’il accepterait de se laisser diriger. Cela a été une évidence : nous avons travaillé en grande confiance, avec beaucoup de plaisir.
Comment abordez-vous un texte si chargé d’histoire et si politique ?

Léna Bréban : En travaillant énormément, en auscultant le texte jusqu’à la moelle, puis en oubliant tout. Je lis, je me documente, je cherche à comprendre le contexte. Mais une fois sur le plateau, il s’agit de retrouver le souffle de l’auteur avec les acteurs. Pour moi, on a le droit d’adapter, de couper, de transformer. Sinon, on fait de la lecture publique, pas du théâtre. Beaumarchais lui-même écrivait avec une liberté insolente. Je tente de retrouver ce souffle-là, cette vitalité. Et puis, je n’avais qu’une seule contrainte, le temps. La pièce devait durer environ 1h50.
Je n’ai jamais eu de goût pour le rigorisme universitaire. Les « sachants » qui interdisent de toucher aux textes m’ennuient profondément. Je lis, je travaille, je m’imprègne… puis j’oublie. Le théâtre, c’est du vivant, ce n’est pas un musée. Si on est terrorisé par le texte, autant faire de la radio ou de la lecture. Ce qui m’intéresse, c’est le souffle, l’organique, le corps des acteurs. Les Anglais ont ce rapport beaucoup plus libre à leurs classiques, et c’est une inspiration.
Vous passez du théâtre public au théâtre privé sans cloison.
Léna Bréban : Oui, je crée là où l’occasion se présente. Dans les deux cas, j’ai toujours bénéficié d’une confiance totale. La différence tient surtout aux contraintes techniques du privé, où il faut libérer la scène pour d’autres spectacles et démonter puis remonter le décor chaque soir. Mais cela m’amuse aussi. Pour Peau d’homme, par exemple, j’aimais l’idée d’une comédie musicale artisanale, construite avec peu de moyens, mais beaucoup d’humain. C’est aussi cela, la force du théâtre.
Et après ces deux reprises, avez-vous d’autres projets ?

Léna Bréban : Avec Philippe, nous avons envie d’adapter Mémé, son livre magnifique sur sa grand-mère. J’aimerais aussi écrire un texte autour de la confiance en soi, sur ce qui fait qu’on devient une aventurière et qu’on tient debout malgré les épreuves. Enfin, j’ai envie de rejouer, de retrouver la place de l’actrice et de me mettre au service d’un autre metteur en scène. Je sais aujourd’hui que les deux se nourrissent, la metteuse en scène que je suis est devenue une actrice plus à l’écoute. J’aimerais qu’un jour, quelqu’un puisse voir en moi ce que je n’imagine pas encore.
La folle journée ou Le mariage de Figaro de Beaumarchais
La Scala Paris
Du 6 septembre 2025 au 4 janvier 2026.
Durée 1h50.
La Scala Provence – Festival Off Avignon
Du 5 au 27 juillet 2025 à 18h30, relâche lundi.
Adaptation et mise en scène de Léna Bréban
Avec Philippe Torreton, Marie Vialle, Éric Bougnon, Grétel Delattre, Salomé Dienis Meulien, Annie Mercier, Jean-Jacques Moreau, Grégoire Œstermann, Antoine Prud’homme de la Boussinière, Jean-Yves Roan
Assistante mise en scène Ambre Reynaud
Scénographie Emmanuelle Roy
Costumes Alice Touvet
Perruques Julie Poulain
Lumières Denis Koransky
Compositeurs Victor Belin et Raphaël Auclerc.
Peau d’homme d’après l’ouvrage d’Hubert & Zanzim, publié aux Editions Glénat
spectacle créé le 23 janvier 2025 au Théâtre Montparnasse
Comédie des Champs-Élysées
à partir du 8 octobre 2025 pour 60 dates exceptionnelles
durée 2h environ
Avec Pauline Cheviller (Laure Calamy à la création), Emmanuelle Rivière, Valentin Rolland, Léna Bréban en alternance avec Camille Favre-Bulle (Samira Sedira à la création), Clément Simounet, Aurore Streich, Adrien Urso, Regis Vallée et Vincent Vanhée
Adaptation & mise en scène de Léna Breban
Chansons de Ben Mazué
Chorégraphie de Leïla Ka
Assistante à la mise en scène – Ambre Reynaud
Supervision musicale – Fabrice Martinez
Direction vocale – Camille Favre-Bulle & Vincent Heden
Création sonore de Raphaël Aucler & Victor Belin
Scénographie Juliette Azzopardi & Jean-Benoît Thibaud
Costumes d’Alice Touvet assistée de Sonia Bosc & Peggy Sturm
Lumières de Denis Koransky
Perruques de Julie Poulain