L’espace imaginé par Charles Templon est dépouillé. Les murs sont gris, animés par une toile peinte de Marguerite Danguy des Déserts, déjà utilisée par Maxime d’Aboville dans son seul-en-scène, Je ne suis pas Michel Bouquet. Le décor se résume à une simple chaise côté jardin et à quelques marches d’escalier. Dans ce cadre minimal se resserre l’étau dramatique et philosophique de la pièce d’Albert Camus. Ne comptent alors que les voix et les corps, portés par la force du texte et l’incarnation des idéaux archétypaux que les comédiens font vibrer sur scène.
Une cave, des idéaux et une bombe

Moscou, février 1905. Dans une cave sombre, éclairée par un simple soupirail, quatre jeunes révolutionnaires socialistes préparent l’assassinat du grand-duc Serge, gouverneur tyrannique de la ville et oncle du tsar. Rien n’est laissé au hasard. Annenkov, interprété par Étienne Ménard, commande la cellule. Dora, jouée par Marie Wauquier, a fabriqué la bombe. Stepan, incarné par Arthur Cachia et tout juste revenu du goulag, rêve de la lancer, mais son impulsivité inquiète. Le geste revient à Kaliayev, dit Yanek, campé par Oscar Voisin, le poète qui croit encore en l’humanité.
Le plan échoue lorsque des enfants apparaissent aux côtés du grand-duc. Peut-on tuer au nom d’une idée et sacrifier des innocents pour en sauver des milliers d’autres ? Deux jours plus tard, l’attentat réussit. Yanek est arrêté. Confronté à la veuve du grand-duc, confite de religion et prête à demander sa grâce s’il renonce à ses principes, il devra tenir ferme. Pour lui, il n’a pas tué un homme, mais un symbole de l’oppression.
Entre idéal et fanatisme
En resserrant le texte, Maxime d’Aboville et ses comédiens – dont il a été le professeur – mettent en lumière les contradictions morales et politiques qui traversent chacun des personnages. Camus ne se contente pas d’opposer révolutionnaires et oppresseurs. Il décortique les nuances, les failles et les exaltations de chacun. Stepan, extrémiste jusqu’au-boutiste, incarne la tentation du fanatisme. Dora défend une révolution par amour de la vie. Yanek s’accroche à la poésie et à la dignité humaine. En miroir, la veuve, fière et croyante, et le policier cynique rappellent que le pouvoir sait aussi instrumentaliser la douleur et la foi.
Le texte révèle avec une lucidité troublante les mécanismes du fanatisme, la pensée unique et la manière dont une idée peut écraser l’humain ou le libérer. Difficile de ne pas penser à l’actualité. La Russie d’aujourd’hui, après avoir renversé le despotisme des tsars, se retrouve dominée par un Poutine omnipotent et dictatorial. On peut également y lire les logiques radicales du djihadisme, où l’absolu idéologique prime sur toute considération humaine.
Un premier essai réussi

Le quatuor d’acteurs fait preuve d’une justesse rare. Étienne Ménard impose une autorité calme et mesurée. Arthur Cachia brûle d’une rage contenue, prêt à tout sacrifier. Oscar Voisin émeut par son mélange de fougue et de candeur, sa poésie vibrante. Marie Wauquier, ardente et fragile, incarne une Dora déchirée entre engagement et désir de vie.
Avec cette mise en scène d’une grande rigueur, Maxime d’Aboville fait entrer Camus en pleine lumière. La pièce n’est ni didactique ni pesante. Elle éclaire avec force et sensibilité les zones grises de l’action politique.
Une belle réussite, qui apparaît déjà comme l’un des moments marquants de la saison.
Les Justes D’Albert Camus
Théâtre de Poche-Montparnasse
Du 2 septembre 2025 au 1er mars 2026
durée 1h10
AvecArthur Cachia, Étienne Ménard, Oscar Voisin, Marie Wauquier
Costumes et scénographie de Charles Templon assisté de Pixie Martin
Création sonore de Jason Del Campo
Toile peinte de Marguerite Danguy des Déserts
Lumière d’Alireza Kishipour