Benoît André © Nicolas Muguet
Benoît André © Nicolas Muguet

Benoît André : « Jouer à se faire peur, mais ensemble »

Lancée en 2020, la manifestation Les Nuits de l’Étrange revient pour une 5ᵉ édition les 30 et 31 octobre à Mulhouse. Deux soirées pour explorer l’étrange sous toutes ses formes. Le directeur de La Filature revient sur la genèse et l’évolution de cet événement fédérateur, joyeux et éclectique. 
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Comment est née l’idée de ce temps fort ?

Benoît André : Quand je suis arrivé à La Filature, je souhaitais ouvrir les portes du lieu à de nouveaux publics. J’ai eu l’intuition que l’on pouvait profiter de l’énergie que génère la fête d’Halloween, sans tomber dans son aspect purement commercial. L’idée, c’était de « surfer gentiment » sur cette période où les gens ont envie de frissonner pour les inviter à découvrir nos lieux. C’est-à-dire leur offrir un rapport différent à la peur, à la ville, à la curiosité, à l’étrangeté. Beaucoup de Mulhousiens nous perçoivent encore comme un lieu un peu élitiste. Les Nuits de l’Étrange, c’est une manière ludique et décomplexée de dire : « Venez, ici aussi, on peut jouer à se faire peur. »

Quel était l’esprit de départ ?
WHIST de la Compagnie AΦE © Paul Plews
WHIST de la Compagnie AΦE © Paul Plews

Benoît André : Dès le début, je voulais explorer l’inquiétant, l’étrange, sans jamais tomber dans le gore. Une peur joyeuse, poétique, un peu décalée. La première édition, en 2020, proposait une version ciné-concert de L’Étrange Noël de Monsieur Jack de Tim Burton, avec la musique interprétée en direct par l’Orchestre symphonique de Mulhouse. Nous l’avions imaginée comme un moment familial et fédérateur. En parallèle, nous avions convié des artistes comme Gisèle Vienne, Joël Pommerat ou le collectif Peeping Tom, qui incarnaient un « étrange » plus esthétique, plus mental et qui représentait surtout la part vivante et créative, le cœur de notre métier.

L’événement a beaucoup évolué en cinq ans…

Benoît André : Oui, et la vraie mutation s’est opérée l’an dernier. Jusque-là, les éditions avaient été un peu freinées par le Covid, la crise de l’énergie et les restrictions budgétaires successives. Mais en 2024, à l’occasion des 800 ans de la ville, événement lancé par la mairie, on a ouvert les Nuits de l’Étrange à toute la cité. Onze partenaires ont répondu à l’appel : des musées, des bibliothèques, le zoo, le Cimetière de Mulhouse, la Cité du Train… Chacun a imaginé une proposition autour du thème « jouer à se faire peur ». Cette diversité a transformé l’événement et a permis d’imaginer un parcours dans la ville, une aventure collective.

C’est-à-dire 
La Famille Addams de Barry Sonnenfeld © Paramount Pictures and Metro Goldwyn Mayer Studios
La Famille Addams de Barry Sonnenfeld © Paramount Pictures and Metro Goldwyn Mayer Studios

Benoît André : L’un des exemples les plus frappants est le projet mené entre le Musée de l’Impression sur Étoffes (MISE), le zoo de Mulhouse et l’artiste Pierre Fraenkel. Ce dernier, bien connu des Mulhousiens pour ses phrases à double sens inscrites au dos des panneaux de signalisation, joue de sa dyslexie pour inventer des mots étranges. 

Il a eu l’idée de revisiter et de détourner de leur fonction les « indiennes de traite », ces tissus créés à Mulhouse pour le commerce triangulaire et utilisés comme monnaie d’échange en Afrique. Faute de connaître le bestiaire de ces régions, les artisans de l’époque imaginaient des créatures hybrides, des chimères. 

Pierre Fraenkel s’est emparé de ces figures pour en tirer des images projetées la nuit dans le zoo. Marcher dans le noir, entouré de ces chimères colorées sur les arbres, c’était magique. Ce genre de collaboration, née du territoire et de ses imaginaires, résume bien l’esprit que nous souhaitons insuffler à ce temps fort. 

Et cette année, que nous réserve le programme ?

Benoît André : Pour cette 5ᵉ édition, dix partenaires se prêtent à nouveau au jeu. À La Filature, deux temps forts marqueront ces Nuits de l’Étrange. D’abord, un ciné-concert de La Famille Addams, avec l’Orchestre National de Mulhouse interprétant la bande originale en direct.

Ensuite, Hollanda, une création de l’artiste mauricien Avildseen Bheekhoo, inspirée d’une légende née à l’île Maurice après le passage d’un cyclone en 1984. Une œuvre où la peur et le mythe, incarné par le loup-garou Touni Minwi, se mêlent au théâtre, aux arts visuels et à la performance.

Et ailleurs dans la ville ?
Hollanda d'Avildsen Bheekhoo © Bohumil Kostohryz
Hollanda d’Avildsen Bheekhoo © Bohumil Kostohryz

Benoît André : Le Théâtre de la Sinne consacrera une soirée au film de James Whale, Frankenstein, sorti en 1931, qui sera suivi d’un after en présence du collectif Bass Couture. La Cité du Train, le plus grand musée européen de l’art ferroviaire, propose une visite nocturne scénarisée de leurs collections. Les bibliothèques de Mulhouse, sous l’impulsion de la Médiathèque que nous abritons à La Filature, se transformeront en terrain de jeu : projection de Shining, escape game, tarot marseillais pour découvrir sa part d’ombre et enfin murder party… Il y en a pour tous les âges et tous les goûts, afin que chacun puisse composer son propre parcours selon ses envies et sa tolérance au frisson.

Au fond, qu’est-ce que ces Nuits de l’Étrange disent de La Filature et de sa place à Mulhouse ?

Benoît André : Ce qui me plaît le plus, c’est cette porosité nouvelle entre les lieux, les publics et les artistes. Les Nuits de l’Étrange ont permis d’inventer un autre rapport à la culture : plus libre, plus curieux, plus collectif. Et ça, c’est sans doute la plus belle chose qu’on puisse faire… même quand on parle de peur.

Hollanda d'Avildsen Bheekhoo

Hollanda est d’abord le nom d’un cyclone. En 1994, il a balayé l’île Maurice et laissé ses habitants coupés du monde pendant dix jours. Dans ce silence post-cyclonique est née une rumeur, celle de Touni Minwi, un loup-garou lubrique qui rôdait à minuit pour terroriser les femmes. Un mythe inventé pour combler le vide, amplifier la peur et, peut-être, révéler une part enfouie de l’inconscient collectif mauricien.

Avec Hollanda, le metteur en scène Avildsen Bheekhoo plonge dans cette légende pour explorer les zones troubles entre fiction, mémoire et identité. Le spectacle imagine une île Maurice engloutie par les eaux, où un influenceur dérive dans le chaos, accompagné d’une assistante virtuelle thérapeutique. Ensemble, ils rejouent la naissance du mythe, entre hallucination numérique et rite de passage.

Entre théâtre, arts visuels et réalité augmentée, Hollanda aborde la peur comme un révélateur des blessures coloniales, des tabous intimes et des fragilités d’un territoire menacé. C’est un conte d’anticipation à la fois politique et poétique, où la légende de Touni Minwi devient le miroir d’un monde en perte de repères.

Les Nuits de l’Étrange
La Filature, Scène nationale de Mulhouse
Les 30 & 31 octobre 2025

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