© Louise Quignon

Les Conséquences : deux mariages, deux enterrements et des vies ravagées

Avec sa fidèle troupe, épaulée par de jeunes comédiens, Pascal Rambert poursuit son exploration implacable des rapports humains. Sa nouvelle pièce chorale croque une famille bourgeoise dysfonctionnelle qui se déchire, se blesse et se fracasse sous le poids d’une hérédité toxique.
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Dans un immense décor blanc, presque clinique – entre salle des fêtes impersonnelle et funérarium aseptisé –, le clan se réunit tous les deux ou trois ans autour d’événements « exceptionnels ». Des mariages, ceux des petits-enfants en quête vaine d’anticonformisme, ou des enterrements, comme celui de la matriarche tyrannique, mère de tous les maux, ou de la fille mal-aimée, victime sacrificielle des non-dits et de l’incapacité familiale à aimer.

Mais loin d’apaiser les rancunes, ces réunions ravivent les blessures et les mettent à vif. Chez ces gens-là, la trahison se transmet comme un héritage. Elle se mêle à une culpabilité sourde, transmise de génération en génération, qui ronge les êtres et pervertit les rapports. Chacun finit par décevoir autant ses proches que lui-même.

Portrait de famille
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Au sommet de la pyramide se trouvent Jacques (Weber) et sa femme Marilù (Marini). Fils mal ou peu aimé, il a grandi auprès d’une mère aux mains de paysanne de Silésie – rappel constant à ses origines prolétaires – qui a toujours lutté pour s’imposer. Comme une revanche sur ceux qui l’avaient tondue à la Libération, elle est devenue experte dans l’art de débusquer l’antisémitisme dissimulé dans les textes officiels ou la littérature.

Jacques a dû faire avec les cartes qu’il avait en main, sans jamais réussir à donner à sa femme et à ses filles la tendresse qu’il n’avait pas reçue. Linguiste brillant devenu psychothérapeute renommé puis député, il s’est laissé happer par les sirènes du pouvoir. À ses côtés, Marilù, ancienne danseuse, tente de maintenir la barque familiale à flot avec son grain de folie, malgré les blessures jamais cicatrisées. Entre eux, la tendresse a depuis longtemps remplacé l’amour.

Des vies fracassées

Viennent ensuite les trois filles. L’aînée a disparu d’un tableau trop toxique, mais reste omniprésente dans les conversations. Anne (Brochet), radiologue brillante, étouffe dans une vie trop bien réglée et rêve d’écriture. À ses côtés, Arthur (Nauzyciel), diplomate timide, se noie dans une existence terne et névrotique dès que sa femme n’est plus là pour le soutenir. Enfin, Audrey (Bonnet), obsessionnelle, passée par l’ENA, survit grâce aux blessures qu’elle s’inflige. Si elle a épousé Stan (Nordey), préfet brillant, mais jugé trop radical et relégué dans un poste de seconde zone, son cœur bat aussi ailleurs, depuis longtemps déjà, pour Laurent (Sauvage), l’électron libre du clan, le bad boy sexy passé par la case prison.

La génération suivante n’est pas épargnée. Jisca (Kalvanda), pétulante, s’unit à Paul (Fougère), un saltimbanque, reproduisant à sa manière le schéma familial. Comme ses parents avant elle, elle intègre à ce monde de hauts fonctionnaires, la folie des artistes, non par amour de l’art mais comme pour perpétuer une tradition. Assistante parlementaire, elle épouse ainsi le moule clanique tout en changeant de bord : après tout, si la France vire à droite, pourquoi ne pas anticiper ? À l’opposé, Léna (Garrel), douce et brillante juriste, milite pour plus d’égalité aux côtés de Mathilde (Viseux), son amie d’enfance. Ensemble, elles consacrent temps, énergie et argent aux plus fragiles. Autant de liens qui les rapprochent peu à peu.

Un vaudeville d’aujourd’hui
© Louise Quignon

À sa manière d’observer les travers de la bourgeoisie intellectuelle de gauche, Pascal Rambert nourrit son écriture d’une mécanique à la Feydeau. Pas de portes qui claquent, mais des bâches blanches qui s’ouvrent et se referment sans cesse. Des personnages qui se poursuivent sans parvenir à se croiser, des talons qui résonnent, des respirations qui s’accélèrent. Ça crie, ça hurle, ça chante, danse et ça gémit jusqu’à l’hystérie. Les rancunes éclatent, les rêves s’effondrent, les rancœurs explosent. Parfois, l’auteur et metteur en scène force le trait et cède au raccourci. Sa satire d’un monde en déliquescence flirte parfois avec sa propre caricature.

Mais derrière cette mécanique brutale se dessine une fresque familiale sans concession. Celle d’une bourgeoisie née après-guerre, fière de ses combats intellectuels, mais aveugle à ses propres blessures. Une bourgeoisie mortifère qui, sous couvert de respectabilité et de valeurs, engendre honte et frustrations. Ici, la culpabilité colle aux gestes et aux paroles, elle envenime les relations et empêche toute libération véritable.

Des schémas communs

Pascal Rambert reprend, pour le premier volet de cette saga familiale imaginée comme un triptyque, les mêmes schémas d’écriture que dans ses autres pièces et donne à ses personnages les prénoms des comédiens et comédiennes, comme une seconde peau. Si les thèmes paraissent semblables, il déplace néanmoins le propos. Plus qu’un simple portrait de famille, il cherche à prendre le pouls d’une société en crise, d’une France qui va mal. Une France où l’extrême droite gagne chaque jour du terrain et où rien – ni la violence, ni les discours, ni la lutte contre les contre-vérités – ne semble capable d’enrayer l’ascension.

Plus complexe qu’il n’y paraît, le prolifique auteur joue sur plusieurs tableaux. À première vue, il signe une pièce de bourgeois pour les bourgeois. Pourtant, à qui sait tendre l’oreille, il offre des fulgurances acérées et des moments troublants d’humanité. Quand Marilù se libère enfin du poids de ses rancunes, quand Mathilde confie la révélation de son premier émoi amoureux, le théâtre s’embrase.

Entre doute et certitude
© Louise Quignon

En metteur en scène de ses propres textes, il cherche à faire jaillir la vie sur le plateau telle qu’elle se manifeste dans le réel. Mais à trop vouloir imiter, il se perd parfois dans l’effet de style, figeant des comportements exacerbés. Reste la force des comédiens, leur subtilité de jeu, leurs failles, qui révèlent la fragilité des personnages. On devine, dans Ces Conséquences, l’humanité cabossée derrière la violence, la tendresse sous l’amertume.

Douze ans, deux mariages et deux enterrements seront nécessaires pour que la vérité éclate. Incandescente, brûlante, souvent excessive, elle dit quelque chose de la société, mais s’enferme dans une succession de stéréotypes trop schématiques, laissant de côté une subtilité qui affleure sans jamais vraiment éclore.


Les Conséquences de Pascal Rambert
Création
TNB – Théâtre national de Bretagne – Rennes
du 30 septembre Au 10 octobre 2025
Durée 2h20 environ

Tournée
3 au 15 novembre 2025 au Théâtre de la Ville – Paris dans le cadre du Festival d’Automne
2 au 4 décembre 2025 à Bonlieu Scène Nationale Annecy
17 au 19 décembre 2025 au TNN – Théâtre national de Nice

Mise en scène et installation de Pascal Rambert
Avec Audrey Bonnet, Anne Brochet, Paul Fougère, Lena Garrel, Jisca Kalvanda, Marilú Marini, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Laurent Sauvage, Mathilde Viseux & Jacques Weber
Lumière d’Yves Godin
Costumes d’Anaïs Romand
Musique d’Alexandre Meyer
Scénographie d’Aliénor Durand
Collaboration artistique – Pauline Rousille
Régie générale – Félix Lohmann, Régie lumière – Thierry Morin, Régie son – Baptiste Tarlet et Régie plateau – Antoine Giraud
Habilleuse – Marion Régnier
Répétiteur – José Pereira

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