Du film de John Cassavetes, De Hoe a extrait une scène emblématique, qui tourne en boucle sur grand écran tandis que le public s’installe. Gena Rowlands, lunettes fumées devant les yeux, rend visite à son partenaire de jeu et de vie. Dans l’embrasure de la porte de sa chambre d’hôtel, les caméras captent un instant troublant, au cours duquel transparaît, dans la fiction, l’amour réel des deux acteurs. Cette frontière, fragile et sublime, entre ce qui est feint et ce qui est authentique, constitue le point de départ de cette création. Une pièce qui mêle habilement les multiples niveaux de lecture, entre l’intime et le spectaculaire.
L’amour à la caméra

Difficile de convoquer Opening Night sans succomber à l’outil caméra, qui est aussi l’un des éléments indissociables du couple Rowlands-Cassavetes. Dans leur écriture collective, les membres de la compagnie flamande intègrent donc une dimension très cinématographique. Dans sa structure, la pièce passe ainsi du plateau à l’image projetée, elle-même s’étendant à différentes temporalités. La vidéo captée en direct répond alors à des séquences enregistrées, jetant le flou sur ce qui tient du jeu ou de la réalité.
Cette confusion est au cœur de la dramaturgie du spectacle, que chacun des sept interprètes ne cesse d’alimenter. À travers une succession de saynètes, librement inspirées de la scène de l’hôtel, De Hoe s’amuse à titiller cette distinction parfois si fine qu’elle s’évanouit à vue d’œil. Dans ce brouillard permanent, les rôles et les comédiens se confondent, tandis que leurs histoires d’amour – véridiques ou inventées – semblent transcender les identités individuelles. Dès lors, la romance devient prétexte à aborder une question plus vaste encore : celle de l’authenticité.
Répéter l’authentique
À l’image du film dont elle s’inspire, cette création se transforme bien vite en une déclaration d’amour au théâtre et à ses artistes. Opening Night s’aventure là sur un terrain toujours plus nébuleux, interrogeant la sincérité d’un art qui naît précisément de la répétition, de l’anticipation et des faux-semblants. Dans cette bataille pour l’authentique, l’impromptu pourrait être une solution. Encore faudrait-il que les improvisations, les trous de mémoire et les accidents ne soient pas écrits noir sur blanc dans le texte de la pièce…
Sans rien dissimuler de l’illusion qu’ils sont en train de créer, les interprètes laissent les spectateurs se forger leurs propres doutes. Sous les apparences hésitantes d’un rythme inégal, c’est une partition extrêmement minutieuse qui se joue. Jusqu’au dernier mot, le théâtre de De Hoe se tend comme un fil sous des airs de conversation. Le spectaculaire y est bien plus latent que ce que l’esthétique voudrait faire croire.
Jouer collectif

Car dans la construction des images aussi, tout est au service du flou. La scénographie de Bram De Vreese et Shane Van Laer, associée aux costumes de Fran Labarque, laisse penser que l’exceptionnel est sur le point de se produire. Tapis rouge recouvrant le plateau, rideaux à demi transparents comme pour révéler l’invisible, robes et smokings des grandes cérémonies… Cette soirée s’amorce en grande pompe pour mieux se concentrer sur l’infime, sur l’intime.
Dans un déséquilibre constant, les comédiennes et comédiens ressortent en effet minuscules au plateau, perdus dans les grandeurs du décor ou face à leurs visages immenses projetés sur les écrans. Une belle tendresse émerge de cette fragilité, qui devient l’occasion de jouer la carte, sensible et drôle, du collectif. Et c’est bien dans la mise à nu de ces rapports qu’ils entretiennent entre eux, qu’a lieu une ultime déclaration d’amour, faite à des partenaires de jeux comme compagnons de vie. Pour sûr, cette authenticité-là ne saurait être remise en question.
Envoyé spécial à Toulouse
Opening Night de De Hoe
Création de la version française au Théâtre La Vignette – Montpellier
Vu au ThéâtredelaCité avec le Théâtre Garonne – Toulouse
Du 28 novembre au 2 décembre 2025
Durée 1h50.
Tournée
13 au 19 décembre 2025 au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles
Avec Annelore Crollet, Ans Van den Eede, Joris Hessels, Natali Broods, Peter Van den Eede, Timon Kouloumpis, Willy Thomas
Création de la version originale : Ans Van den Eede, Carine van Bruggen, Greg Timmermans, Mitch Van Landeghem, Natali Broods, Peter Van den Eede, Wannes Gyselinck, Willem de Wolf
Création de la scénographie : Bram De Vreese, Shane Van Laer
Régie technique et son : Marthe Leon Thys, Lennert Boots, Bert Vermeulen
Création des costumes : Fran Labarque
Traductrice et coach linguistique : Martine Bom
Stagiaires de dramaturgie : Sjoerd Koolma, Jens Dewulf, Tomas Van Balen
Remerciements à Matthias de Koning