Qu’est-ce qui a déclenché votre envie de faire de la danse votre métier, d’en faire votre langage ?
Shihya Peng : J’ai grandi à Taïwan, élevée seule par ma mère. Elle a tout fait pour que je bénéficie d’une éducation qui me permette de m’accorder au reste de la société. Dans les années 80, une femme seule avec un enfant était un modèle encore rare et souvent jugé. La danse classique est très vite devenue l’endroit où je pouvais me défouler et me sentir à ma place. J’ai grandi avec le désir de poursuivre la danse hors de Taïwan, encouragée par l’idée très valorisée d’étudier à l’étranger, surtout aux États-Unis.

L’université de l’Utah a été un choc lumineux. J’y ai découvert la danse contemporaine et une culture occidentale qui m’étaient totalement nouvelles. J’avais enfin trouvé un refuge loin du classique et des traditions chinoises. En arrivant en France, j’ai dû me réinventer une nouvelle fois : mon langage, ma danse, jusqu’à mes habitudes de vie. Toutes ces étapes ont inscrit la danse dans mon corps.
À quel moment avez-vous ressenti le besoin de passer à la chorégraphie, de créer vos propres pièces ?
Shihya Peng : Après douze ans à danser en France, on me demandait souvent : « Qu’est-ce qui te rend différente ? » Cette question m’a renvoyée à mon histoire, à ma culture taïwanaise, à ma mère, à tout ce que j’avais longtemps voulu fuir. J’ai compris que cette différence n’était pas un poids, mais un trésor. Never Enough est né de cette prise de conscience.
Être artiste complice à L’Onde nous a offert le cadre idéal pour approfondir ces recherches et aller au bout de nos idées.
Qu’est-ce qui nourrit votre écriture aujourd’hui ?
Shihya Peng : Je puise beaucoup dans mes expériences entre Taïwan et la France. Les deux sociétés partagent une valeur forte : la liberté d’expression. Pourtant, l’éducation à Taïwan laisse peu de place à l’individu et à l’esprit critique, tant les contraintes sont nombreuses.

Je suis aussi marquée par les chorégraphes avec lesquels j’ai travaillé et qui m’ont profondément influencée : François Chaignaud, Tânia Carvalho, Honji Wang et Sébastien Ramirez.
Comment est né Never Enough ?
Shihya Peng : Le spectacle est né du désir de raconter mon parcours et de le construire avec Alex Bouvier, compositeur et créateur visuel. Nous sommes partis d’un poème de Guang-Zhong Yu, qui évoque la manière dont le rapport à la patrie et à la famille évolue au fil de la vie. Nous avons cherché des parallèles entre des éléments qui semblaient d’abord éloignés : les danses qui habitent mon corps, le fossé culturel entre Taïwan et la France, l’éloignement psychologique avec ma mère. Ces pôles contradictoires ont façonné qui je suis.
Dès le début, nous avons choisi d’utiliser l’image comme témoignage et comme moteur dramaturgique, notamment par la génération vidéo. La musique mêle sonorités traditionnelles — beaucoup de percussions taïwanaises — et électronique, avec une touche de musique de film. Je tenais aussi à prendre la parole sur scène pour raconter mon histoire, poser un cadre concret… avant de m’en détacher.
Comment le mouvement devient-il, pour vous, un moyen d’exploration intérieure ?

Shihya Peng : Le mouvement me permet d’aller chercher ce qui est enfoui. Un moment marquant du spectacle est la danse du paon. D’abord réservée aux hommes, elle s’est ensuite popularisée chez les femmes, avec une dimension délicate et un sourire figé. J’ai choisi de masquer mon visage, de naviguer entre cette féminité imposée et une physicalité plus brute, tellurique. C’est notre manière d’évoquer la tension entre le ressenti et le paraître.
Un autre moment important est celui où l’on mêle danse chinoise, danse contemporaine et vidéo. L’image prolonge le geste filmé, le transforme en formes géométriques jusqu’à faire disparaître le corps. La danse devient une architecture mouvante. Cela convoque une modernité que nous associons à notre enfance : épurée, chargée de nostalgie.
Vous parlez de liberté et d’identité. Pourquoi la danse était-elle, pour vous, le moyen le plus juste pour les dire ?
Shihya Peng : La danse dialogue ici constamment avec l’image et le son. C’est la combinaison précise de ces trois langages qui nous permet d’exprimer ce que nous avons à dire.
Never Enough de Shihya Peng & Alexandre Bouvier
L’Onde – Centre d’art de Vélizy-Villacoublay dans le cadre d’Immersion danse
11 et 12 novembre 2025
Durée 45 min
Conception de Shihya Peng et Alexandre Bouvier
Chorégraphie, interprétation de Shihya Peng
Création musicale et vidéo d’Alexandre Bouvier
Développement du dispositif – Alexandre Bouvier
Lumières de Guillaume Giraudo
Costumes de Chun-Yuan Li