Pour sa dernière pièce, Martin Harriague choisit l’unique ballet composé par Beethoven, Les Créatures de Prométhée. Confiée aux mains du compositeur Fabien Cali, cette partition augmentée est au cœur de l’écriture de ce spectacle. Pas étonnant, donc, que l’Orchestre national Avignon-Provence y tienne une place de premier ordre. Dirigés par le chef Swann van Rechem, les musiciens s’imposent dans la scénographie. Placé sur un piédestal surélevé de près de deux mètres, l’ensemble creuse par sa présence un espace au premier plan du plateau. C’est dans cette fosse aux murs et au sol blancs, surplombée par un Olympe musical, que se déploie le mythe de Prométhée.
Corps d’argile

En guise d’ouverture, Martin Harriague frappe fort. Deux corps inanimés gisent sur ce qui ressemble à des tables d’opération. Derrière chacune, une grande silhouette se dessine et s’apprête à modeler cet amas de chair pour tenter de lui donner vie. Dans une parfaite synchronisation, les marionnettes humaines se plient, se retournent ou s’étirent, selon les désirs de leurs manipulateurs sans grande délicatesse. Dans le silence le plus total, les claquements peau contre peau font office de percussions et martèlent un rythme brut et froid. Comme dans la légende, Prométhée façonne les êtres à son image, mais ceux-ci sont encore vides de toute âme.
Avec une belle subtilité, la chorégraphie glisse vers un rapport plus chaleureux entre le créateur et ses créatures. Dans l’air, les notes de Beethoven apportent une atmosphère adoucie, tandis que Kiryl Matantsau, entouré de ces corps inhabités qu’il vient de créer, tente de leur instiller le mouvement. Le trio qui se dessine alors est magnétique, tant la relation entre les deux pantins semble fragile et susceptible de s’effondrer dès le départ de leur mentor. Peu à peu, le geste devient danse et se transmet comme un savoir, une manière d’être, pour soi et avec l’autre.
Ombres et lumières

À travers une écriture qui mêle habilement solos, duos et élans de groupe, Martin Harriague propose une pièce en trois parties sans se défaire de la figure de son personnage éponyme. De fait, le vol du feu aux dieux est attendu comme un événement et traité comme tel. Le chorégraphe compose alors des images d’une esthétique particulièrement léchée, notamment dans le jeu qu’il maîtrise entre ombres et lumières. Avec précision et humour, il s’empare de références d’une étonnante simplicité pour concevoir des tableaux qui prennent forme sous les yeux du public avant de se suspendre un temps.
En guise d’interludes, ces quelques scènes apportent une respiration dans la partition chorégraphiée, comme un soupir nécessaire pour passer d’une allégorie à l’autre. Et pour cause, le mythe de Prométhée prend ici place dans un musée comme s’il se dévoilait d’œuvre en œuvre au fil de la visite. Le regard, distant et à peine curieux, porté à ces reliques, interroge notre rapport aux symboles ainsi convoqués : la liberté, la rébellion et le progrès. Une dramaturgie judicieuse qui ploie légèrement sous la bavardise didactique de ses commentaires, heureusement rares.
Créatures créatrices
Dans l’exécution, le Ballet de l’Opéra Grand Avignon donne à cette pièce une belle dimension d’ensemble, faisant ressortir quelques interprètes singulièrement magnétiques. Mais, c’est bien dans le collectif, que Martin Harriague inscrit la relation qu’il établit entre créateur et créatures. Le chorégraphe crée un cycle, depuis l’argile dont elles sont faites, jusqu’à celui qui compose la statue finalement érigée en hommage à Prométhée. Par-delà le châtiment, l’optimisme triomphe au terme d’un spectacle d’un bel équilibre.
Prométhée de Martin Harriague
Opéra Grand Avignon avec l’Orchestre national Avignon-Provence
12 et 13 décembre 2025
Durée 1h.
Chorégraphie : Martin Harriague, en collaboration avec les danseurs
Mise en scène, décor, lumières : Martin Harriague
Musiques : L. W. Beethoven & Fabien Cali
Direction musicale : Swann van Rechem
Costumes : Mieke Kockelkorn
Dramaturgie C: laire Manjarres & Martin Harriague
Assistant à la chorégraphie : Mathieu Geffré
Assistant à la lumière : Christian Rivero
Avec Kiryl Matantsau, Evan Inguanez, Sylvain Bouvier, Daniele Badagliacca, Lucie-Mei Chuzel, Elisa Cloza, Léo Khebizi, Hanae Kunimoto, Tabatha Longdoz, Giorgia Talami, Miguel Teixeira, Donia Abdin Sanz, Maira Renee
Maîtres de ballet : Brigitte Prato, Ari Soto
Régie Ballet : Michele Soro, Christian Rivero
Réalisation décor / accessoires : Opéra Grand Avignon