Déjà trente-cinq ans que Biarritz, et depuis quelques années plusieurs communes du Pays basque, déclare sa flamme à l’art chorégraphique à travers le Temps d’aimer. La marque de fabrique de ce festival ? Un « grand écart » entre les styles, dans un souci d’éclectisme.
Déambuler dans cette station balnéaire en ce début du mois de septembre, encore largement en mode estival, suffit à voir combien le cœur de Biarritz bat au rythme de la danse. Sur ses places, dans ses jardins, face à la Grande plage, de la Gare du Midi au théâtre du Casino… Exposée un peu partout dans la ville, la belle affiche de cette édition 2025 avec le sculptural et aérien Arthur Wille du London City ballet, programmé le 4e jour, est, elle aussi, une invitation à se mettre en mouvement. La Gigabarre du dimanche, rituel obligatoire donnée par Martin Harriague, actuel directeur du Ballet de l’Opéra Grand Avignon et futur successeur de Thierry Malandain, a d’ailleurs permis de libérer les corps.
Le mouvement vu comme une forme d’élévation spirituelle

En ouverture du festival, le directeur du CCN Thierry Malandain a opté pour un voyage dans le temps. La recréation de La chambre d’amour qui scella ses débuts de créateur sur ce territoire en 2000 peut être vue comme un acte nostalgique, mais il est surtout la décision courageuse de revisiter une œuvre boudée par le public.
Un quart de siècle plus tard, après avoir cheminé en compagnie de ce chorégraphe prolifique, il est plus qu’intéressant de découvrir ce ballet. C’est comme si étaient en germe ses obsessions stylistiques, la délicatesse de ses portés, sa grande maîtrise des tableaux de groupe et plus généralement du mouvement vu comme une forme d’élévation spirituelle. La partition commandée au compositeur Peio Çabalette a des accents tragiques dont Thierry Malandain se saisit pour composer cette allégorie des amours marquées par le sceau du destin.
Les 22 interprètes (ils étaient 14, vingt-cinq ans auparavant) prennent la place de ceux qui les ont précédés avec fébrilité (soir de première oblige) mais grand respect. De Didon et Enée à Orphée et Eurydice en passant par Roméo et Juliette et bien sûr Ura et Ederra, les protagonistes de la légende de la Chambre d’amour – qui donne son titre au ballet –, les amants se succèdent tandis qu’un chœur antique apparaît de manière récurrente. Sous les lumières de François Menou et avec ce décor à la fois minéral et onirique de Jorge Gallardo, cette pièce scintille d’un éclat doux et mystérieux.
Ouvrir la boîte à souvenirs

Fidèle en amitié, Thierry Malandain a également conçu la programmation de cette 35e édition en sollicitant des compagnons de route de longue date. En préambule de Hors Normes (que nous n’avons pas pu voir), dernière pièce du tandem Claude Brumachon et Benjamin Lamarche, la conférence dansée Une passion dévoilée ouvre la boîte à souvenirs et visite quarante années jalonnées de plus de 150 créations. Vertigineux ! Plongeant dans des valises et des caisses de costumes, ils les enfilent et laissent les souvenirs remonter à la surface . Ils joignent le geste à la parole et c’est alors tout un pan de l’histoire de la danse contemporaine française qui revit sous nos yeux.
Installés sur deux chaises, ils se remémorent de manière un peu désordonnée leurs pièces, leurs voyages, leur travail au sein du CCN de Nantes durant 25 ans. De ce premier duo dans des collants en laine de couleurs criardes « tricotés par maman » aux Indomptés, leur plus grand succès, repris par tant d’institutions – y compris l’Opéra de Paris –, en passant par le solo Icare initié par Amélie Grand, directrice et créatrice du festival Les Hivernales à Avignon (dont on se réjouit d’entendre prononcer le nom dans un spectacle tant elle a œuvré pour la danse contemporaine).
Osant dévoiler leurs corps sur lesquels se lisent les années, ils racontent cette incroyable longévité, cette vie dédiée à la danse, ce sillon creusé avec exigence. Il faut aussi écouter les non-dits, savoir dépasser leur cas individuel pour comprendre ce que le duo raconte d’une histoire de la danse qu’on a eu tendance à balayer un peu vite. Si « un pays qui oublie son passé n’a pas d’avenir », que peut-on dire d’un art comme la danse qui avancerait sans tenir compte de certains chorégraphes ?
Ça colle au basque

Cette 35e édition a aussi été l’occasion de mettre en lumière la coopération transfrontalière entre l’Institut basque Etxepare et le CCN Malandain Ballet Biarritz. Objectif : faire rayonner la danse basque à l’international à travers un programme baptisé avec humour Ça colle au basque.
Parmi les compagnies invitées, Kukai Dantza a présenté un kaléidoscope d’extraits de pièces réalisées par des chorégraphes invités, à défaut de sa nouvelle création en raison d’une blessure d’une des interprètes. Mais, plus qu’un « lot de consolation », c’est à un magnifique voyage rétrospectif à travers certaines de ses créations les plus emblématiques signées Marcos Morau, Cesc Gelabert, Sharon Fridman ou Martin Harriague que le collectif nous a conviés. Une formidable énergie se dégageait de cette mosaïque permettant de saisir les entrelacs féconds entre danse traditionnelle et danse contemporaine.
Festival Le Temps d’aimer la danse
Du 5 au 15 septembre 2025.
La chambre d’amour de Thierry Malandain
Durée : 65 mn
Ballet pour 22 danseurs
Chorégraphie : Thierry Malandain
Adam et Eve : Hugo Layer et Allegra Vianello
Caïn et Abel : Guillaume Lillo et Julen Rodríguez Flores
Othello, Desdémone, Iago : Mickaël Conte, Claire Lonchampt, Léo Wanner
Roméo et Juliette : Noé Ballot et Patricia Velázquez
Didon et Énée : Irma Hoffren et Raphaël Canet
Orphée et Eurydice : Loan Frantz et Laurine Viel
Ura et Ederra : Hugo Layer et Allegra Vianello
Le Choeur : Noé Ballot, Julie Bruneau, Giuditta Banchetti, Élisabeth Callebaut, Raphaël Canet, Clémence Chevillotte, Mickaël Conte, Loan Frantz, Irma Hoffren, Hugo Layer, Guillaume Lillo, Claire Lonchampt, Timothée Mahut, Julen Rodríguez, Flores, Neil Ronsin, Alejandro Sánchez Bretones, Yui Uwaha, Patricia Velázquez, Chelsey Van Belle, Allegra Vianello, Laurine Viel, Léo Wanner
Musique : Peio Çabalette
Décor et costumes : Jorge Gallardo
Conception lumière : François Menou
Réalisation costumes : Véronique Murat, Charlotte Margnoux
Réalisation décor : Frédéric Vadé, Karine Prins, Fanny Sudres, Léane Costy, Angélique Garcia
Assistants décor : Marion Rascagnères, Pascal de Thier, Christophe t’Siolle, Félix Vermandé, Maruschka Miramon, Gorka Arpajou, Alexandre Maillet, Sandrine Mestas Gleizes
Maîtres de ballet : Richard Coudray, Giuseppe Chiavaro, Frederik Deberdt.
Tournée
16 septembre 2025 au festival Cadences à Arcachon
27 et 28 décembre 2025 au Théâtre de la Gare du Midi à Biarritz
Une passion secrète de Claude Brumachon et Benjamin Lamarche
Durée : 90 mn
Laginkadak de Kukai Dantza
Durée : 1h
Avec Alain Maya, Ibon Huarte, Izar Aizpuru, Izaro Urrestarazu, Nerea Vesga et Urko Mitxelena.
Chorégraphie : Cesc Gelabert (« Gelajauziak »), Marcos Morau (« Oskara »), Martin Harriague (« Giza »), Sharon Fridman (« Erritu ») et Kukai Dantza (« Bihar Arte » & « Euskorleans »).
Musique : Imanol Lartzabal (« Oskara »), Kepa Junkera (« Bihar Arte »), Luis Mari Moreno « Pirata » (« Euskorleans »), Luis Miguel Cobo (« Erritu »), Pablo Gisbert (« Oskara »), Xabier Erkizia (« Oskara » & « Gelajauziak »).
Collaboration musicale en direct : Luis Mari Moreno « Pirata » & Julen Izarra
Éclairage : David Bernués.