© Yann Morisson

Sébastien Vion, l’homme derrière les paillettes

Pour les fêtes, l’artiste pluriel, alias Corrine à la scène, ressort ses talons et sa gouaille au Théâtre du Rond-Point avec Madame Ose Bashung. Entouré·e de ses complices de cabaret, il réinvente l’univers du rocker français en lui donnant des éclats de strass, une dose de subversion et une poésie très « queer ».
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Sans sequins ni perruque, assis dans un café près de Bastille, Sébastien Vion se fond dans le décor. Pull noir, silhouette fine, regard profond, scrutateur, il a tout d’un gars comme les autres. Jusqu’à ce que sa voix grave, chaude, un peu rocailleuse résonne. Un timbre qui trahit Corrine« L’autre jour sur un quai de gare, quelqu’un se retourne : Vous ne seriez pas Corrine ? » sourit-il. Si chez lui la créature qu’il a lui-même créée cohabite avec l’artiste pluridisciplinaire, il fait en permanence le distinguo. « Je ne me maquille jamais chez moi. Je préfère me transformer juste avant d’entrer dans l’arène, dans un café ou un couloir. » Corrine surgit ailleurs. Jamais dans l’intimité.

© Benoît Fatou
© Benoît Fatou

À l’abri du froid, derrière la verrière d’une terrasse chauffée, l’ambiance est propice à la conversation. Direct, chaleureux, un brin railleur, il est finalement dans la vie comme sur scène, peut-être juste un peu plus ancré dans le réel. L’artiste remonte le fil de son parcours autant pluriel qu’hétéroclite. Du cirque au théâtre de rue, en passant par les cabarets et les platines, il ne cesse de se réinventer, de se nourrir de tout ce qui l’entoure et des personnes qu’il rencontre.

Chalon, le déclic sous les projecteurs

Né à Chalon-sur-Saône dans une famille ouvrière éloignée des salles de spectacle, il découvre très tôt le frémissement du plateau. « Au CP, j’ai récité un poème de Jean de La Fontaine, celui où il parle d’un savetier. Je me suis pris au jeu… À la fin, le public a applaudi. J’ai senti que c’était ma place. » Il ne quittera plus cette sensation.

Enfant assez solitaire – ses deux frères, plus grands, sont souvent ailleurs – il s’invente des doubles, joue à être autre. Il se travestit en Zorro, en Rahan, en dompteur d’ours ou en « travelo » juché sur des talons empruntés à sa mère. Ce qui lui plaît surtout, c’est faire le show, être sur scène. Avec ses Playmobil, il invente des spectacles. Avec ses copines de la campagne autour de chez lui, il imagine des numéros.

Dans les yeux, la piste aux étoiles
© francesca Beltran

Fasciné par La Piste aux Étoiles, les revues du Lido le 31 qu’il regarde dès qu’il le peut sur la télé familiale, il se passionne pour le cirque, pour ce qui brille, pour ce qui sort de l’ordinaire. Enfant puis adolescent, il ne rate jamais une fête foraine, une passion qui entre en résonance avec l’un de ses films préférés, Freaks de Tod Browning. Il s’intéresse tout particulièrement aux femmes à barbe, aux hommes sans tête, à ces créatures de l’étrange, fantasmagoriques, qui lui ouvrent les portes d’un autre monde où tout est possible, où la différence est la norme et où les monstres sont dans la lumière. Sans réfléchir, de manière tout à fait instinctive, à 13 ans, il pousse la porte d’un cours de cirque au centre social. Il y apprend le déséquilibre, le risque, l’humour du ratage et la confiance dans le public.

Dans les années 1990, Chalon devient l’un des épicentres du théâtre de rue, avec la création en 1987 de Chalon dans la rue par Pierre et Quentin. Dans la foulée, les anciens abattoirs sont réhabilités en laboratoire artistique. Il y passe tout son temps libre et participe à des spectacles en pleine mutation, tout en se formant au mime, à la danse et au théâtre dans une effervescence créatrice permanente. À 16 ans, il crée ainsi Les Piou Piou. La troupe infiltre des supermarchés à l’aube, surgit dans les bosquets la nuit, transforme des bennes en scène. Le théâtre de rue devient son élément. « C’était partout sauf dans un théâtre. »

Très vite, il multiplie les collaborations et les tournées, notamment avec le mythique Théâtre de l’Unité. Sa route croise aussi celle d’Oz Theaterland, puis celle de Lackaal Duckrik, où il s’engage longuement. Trop curieux pour se limiter à un seul langage, il embrasse toutes les formes qui l’attirent. « Je n’ai jamais su choisir », glisse-t-il avec un sourire.

Nancy, l’émancipation et la nuit

Bac en poche, il part à Besançon. Il s’inscrit en DEUG d’anglais pour rassurer ses parents. « Le diplôme obtenu, je leur ai dit : j’arrête tout et je me casse. » Son goût de la scène prend le dessus. Il rejoint Nancy et la compagnie d’Oz Theaterland. Là, sans argent mais heureux, il se sent au bon endroit et plonge dans leur univers. Il découvre le vertige des créations hybrides, sans compromis. Sébastien Vion travaille dans des spectacles plastiques, flamboyants, un peu bruts. Une scène où l’on peut danser, hurler, tout tenter, portée par l’énergie et le risque visuel.

© Charlène Yves

À Nancy, dans un café-théâtre, il invente une placeuse au brushing asymétrique, un peu vulgaire. Corrine naît d’une dérive autour d’un rôle de péripatéticienne créé dans un autre spectacle, La Grande Tuerie. Pas aimable, son chien déjà mort, haute en couleurs, légèrement clownesque, cette créature de la nuit qui fait le show avant le show s’impose rapidement. Sa gouaille mord, son maquillage tranche, son humour flirte avec l’impertinence. La créature devient incontournable.

En parallèle, Sébastien Vion continue de pratiquer le théâtre de rue et d’imaginer des performances. « Dans un des shows, on pouvait par exemple louer un comédien pour dix minutes. » Les expériences s’enchaînent, l’art déborde des cadres. Il explore, cherche, s’use. La nuit devient son territoire. Puis, un violent accident le cloue au lit. Durant un an, il peine à bouger, et pendant cinq ans, il ne peut pas utiliser son pied gauche. Le show doit continuer. Il se reconstruit et crée KabarelectroniK en 2002 à Nancy. Le dispositif est simple : Corrine seule en scène, mais entourée d’une armée de sons, de vidéos, de lumière.

Pigalle, puis Bashung : une rencontre inévitable

En 2005, il s’installe à Paris ; on peut alors le voir dans l’émission Le Set, sur Pink TV pendant un an, ce qui lui offre une visibilité nationale.

En 2015, Corrine pose ses valises dans un cabaret mythique de Pigalle : Madame Arthur. Elle en est l’un·e des piliers fondateur·rice·s. Là, elle forme sa famille artistique avec Christophe Rodomisto, guitariste volcanique ; Brenda Mour alias Kova Rea, performeuse funk qui embrase la scène (tous deux rencontrés auparavant) ; Patachtouille, Julien Fanthou pour l’état civil, bête de scène à la voix fauve. Cette tribu façonne un imaginaire qui se précise et qui s’affirme. Pigalle devient son quartier général. Les rencontres filent à toute allure.

© Francesca Beltran

En 2019, cet amoureux des voix fêlées et des vies cabossées conçoit avec l’indispensable Christophe Rodomisto un hommage à Alain Bashung. Il s’empare de ses mots, distribue les titres à ses complices selon les corps, les timbres, ce que chacun peut porter de cette musique. Avec l’aide du pianiste Charly Voodoo et du quatuor du Rainbow Symphony Orchestra, il ancre ce spectacle entre théâtre, musique, danse et cabaret dans un présent vibrant, sulfureux et impertinemment subversif. Malgré quelques déboires, la tournée confirme l’intuition. En région ou à Paris, le public est debout.

La grande force de Sébastien Vion est de ne jamais avancer seul. Pour lui, c’est une évidence. Il marche avec sa communauté, entre cabaret et rock, entre rue et théâtre, entre gouaille et souffrance. Les projets s’accumulent. Il s’en empare comme autant d’aventures. En Vendée, chez Perrine Desproges, la fille du célèbre humoriste, il crée à sa demande Cabaret Folle. Un moment festif, plein de strass, de paillettes, mais également et surtout de vécu.

En parallèle, il prépare un album avec des musiciens électro. Il continue aussi à faire des apparitions au Cabaret de Poussière, au Secret ou dans la Barbichette de Monsieur K, au Cirque Électrique, au cinéma, dans une série de podcasts, parfois derrière les manettes pour un DJ set. Et, au loin, il rêve d’une grande création sur et pour la nuit. Ce territoire premier où il se sent à sa place.


Madame ose Bashung, conception de Cie Le Skaï et l’Osier, Sébastien Vion
Théâtre du Rond-Point
du 26 au 30 décembre 2025
Durée 1h15

Tournée
30 janvier 2026 au Théâtre-Sénart

6 février 2026 à la Halle aux grains, Scène nationale de Blois
14 mars 2026 aux Quinconces et L’espal – Scène nationale du Mans

25 avril 2026 au Carré Sainte-Maxime, scène conventionnée d’intérêt national

Mise en scène  de Cie Le Skaï et l’Osier, Sébastien Vion
Chanteurs et performeurs – Corrine / Sébastien Vion, Brenda Mour / Kova Rea, Patachtouille / Julien Fanthou
Piano – Cosme McMoon / Delphine Dussaux
Guitare – Christophe Rodomisto
Quatuor à cordes du Rainbow Symphony Orchestra
Alto – Juliette Belliard
Violoncelle – Adrien Legendre
1er violon – Laurent Lescane
2e violon – Vladimir Spach
Circassienne – Julie Demont
Arrangements de Damien Chauvin
Régie générale et régie lumière – Gilles Richard, Régie plateau – Labrosse & Régie son – Jean-Pierre Goncalvez
Habillage et accessoires – Anna Rinzo et Ninon Debernardi
Perruques et coiffures – Kevin Jacotot
Costumes latex – Arthur Avellano
Vidéos – Collectif La Garçonnière Tifenn Ann D, Syr Raillard, Thibaut Rozand
Bande son d’entrée – Nicol

Bande-annonce de Madame Ose Bashung © Théâtre du Rond-Point

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