Festival Vis-à-vis, 10 décembre, La FabricA du Festival d’Avignon © Barbara Buchmann-Cotterot / Festival d’Avignon

À Avignon, La FabricA accueille le festival Vis-à-vis

Depuis 2016, sous la houlette d’Adrien De Van et Valérie Dassonville, le Théâtre Paris-Villette porte avec fierté ce temps fort de la création en milieu carcéral. Un format qui s’exporte en région depuis 2023, et qui fait escale cette année dans l’antre du Festival d’Avignon.
11 décembre 2025
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Le contexte en milieu carcéral a beau être particulièrement tendu, la deuxième édition régionale du festival Vis-à-vis aura finalement bel et bien lieu. Jusqu’aux derniers moments, il aura fallu s’adapter, faire des concessions et composer avec l’imprévisible. Au sein des équipes, l’incertitude a bien failli tout emporter. Mais comme pour toute création, baisser les bras n’a jamais été une option. Et pour cause, le public s’est déplacé en nombre pour découvrir les propositions de cette première soirée de restitution du travail mené par les artistes avec les détenus des centres pénitentiaires de PACA et de Corse.

Un travail au long cours
Festival Vis-à-vis, 10 décembre, La FabricA du Festival d’Avignon © Barbara Buchmann-Cotterot / Festival d’Avignon

Trois jours durant, à l’image de la Scène nationale de Toulon deux ans plus tôt, La FabricA du Festival d’Avignon devient ainsi l’épicentre de ce temps fort dédié à la création en milieu carcéral. Mais si le festival Vis-à-vis a pour but de concentrer tous les regards sur un même plateau, il rend surtout visible un travail plus vaste encore. Car cette échéance est le fruit d’un investissement au long cours, mené depuis des années loin des projecteurs.

Pour Valérie Dassonville, initiatrice du projet, le sujet est familier. Metteuse en scène, elle a longuement travaillé au sein de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, « essayant toujours de créer une relation dialectique par la création entre le dedans et le dehors ». Alors en prenant la codirection du Théâtre Paris-Villette aux côtés d’Adrien De Van, c’est avec une certaine évidence qu’elle souhaite poursuivre ce rapport en le renforçant. De là naît un premier rendez-vous en 2016, transformant la scène en fenêtre ouverte à travers laquelle passe un double regard. Le temps d’une représentation qui fait tomber les murs, deux mondes s’observent, s’apprivoisent et vibrent ensemble.

Du côté du Festival d’Avignon non plus, le milieu carcéral n’a rien d’inconnu. Depuis 2004, l’institution travaille en collaboration avec le centre pénitentiaire du Pontet. Sous sa direction, Olivier Py affirme ce partenariat au travers de représentations publiques des créations conçues avec Enzo Verdet auprès des détenus. De ces rencontres naîtra notamment la révélation Redwane Rajel, désormais en tournée avec son spectacle À l’ombre du réverbère

Mains tendues

Son mandat tout juste reconduit, Tiago Rodrigues se place dans la continuité de son prédécesseur. En accueillant Vis-à-vis à La FabricA – « lieu de vie et de création toute l’année », rappelle-t-il –, le directeur du Festival d’Avignon confirme sa volonté de tisser des liens entre les artistes et tous les publics. Sous le regard de Julien Troullioud, coordinateur culturel de la direction interrégionale des services pénitentiaires, la coopération entre les différentes entités prend la forme d’une main tendue, des uns vers les autres.

« Les enjeux, pour l’ensemble des acteurs de la culture et de la justice, sont à la fois singuliers et communs, précise Valérie Dassonville. L’administration pénitentiaire a comme enjeu l’insertion ou la réinsertion professionnelle, la sortie de prison, la lutte contre la récidive. L’enjeu des artistes est de créer des formats atypiques, des créations partagées avec des amateurs dans des contextes qui sont très différents, de se laisser traverser par ces contextes-là, que cela puisse modifier leur pratique artistique ou leur création. On pourrait croire que ce sont des enjeux singuliers, mais il y a un objectif commun : celui de produire un récit collectif et de le présenter. »

Une première soirée, malgré tout
Festival Vis-à-vis, 10 décembre, La FabricA du Festival d’Avignon © Barbara Buchmann-Cotterot / Festival d’Avignon

Les circonstances n’auront malheureusement pas permis la présence de tous les détenus sur le plateau de La FabricA. Mais qu’à cela ne tienne, le spectacle vivant n’a pas appris à s’effacer devant les difficultés. Face à ces obstacles, Tiago Rodrigues tient d’ailleurs à remercier ceux « qui arrivent à garder l’espoir malgré la frustration » et appelle à « vivre ensemble l’essentiel », qui prend bientôt forme dans les mots de Fernando Pessoa.

Au plateau, le groupe A Filetta s’installe autour de pupitres, tandis que de l’autre côté, Lucile Delanne et Simone Grenier habitent l’espace de leurs corps encore muets. De part et d’autre, quelques interprètes amateurs viennent augmenter les rangs. Alors s’établit un dialogue entre les mots parlés et les paroles chantées, elles-mêmes traduites en corse à partir des poèmes de l’auteur portugais.

L’altru mè (L’autre moi en français) fait entrer en écho théâtre et musique, l’un pouvant difficilement se passer de l’autre dans l’équilibre visuel et sonore. La notion d’ensemble trouve une dimension tout à fait lumineuse dans l’harmonie qui se crée alors à travers les chants d’inspiration traditionnelle. Dans les enceintes, les voix des absents finissent par converger en beauté avec celles des corps en présence.

Faire sans

En seconde partie de soirée, la proposition portée par Enzo Verdet et Hélène July n’aura pas le visage qu’auraient voulu lui donner les deux artistes. Autour d’eux, spectatrice fidèle, stagiaire, coordinatrices de projet et régisseur ont accepté de prêter leurs voix au texte tiré du roman Avec tes mains d’Ahmed Kalouaz. La restitution, titrée d’une citation du livre (Ils tiennent inlassablement les murs sans savoir quand viendra l’âge d’or), retrace l’histoire d’un exil depuis l’Algérie à travers le portrait du père de l’auteur.

Ces mots auraient dû être prononcés au plateau par Didier, Gabriel, Hatem, Marco et Ouissam, détenus au centre d’Avignon-Le Pontet. Sans eux, le projet n’a évidemment pas la même signification. Alors les deux metteurs en scène se sont rendus sur place pour les filmer, le temps de quelques répliques. Sur scène sans l’être vraiment, leurs avatars vidéo sont ainsi projetés, immenses comme pour combler un vide, tentant de faire le lien avec leurs remplaçants d’un soir. Il y a quelque chose de très précieux dans la manière de faire avec ceux qui ne sont pas là. Par chance, les comédiens ont pu jouer la pièce au sein de leur établissement, remportant visiblement un succès que personne ne pourra leur enlever.

Et après ?

La deuxième édition régionale du festival Vis-à-vis se poursuit à La FabricA du Festival d’Avignon. Au programme, une soirée danse ce jeudi 11 décembre, avec les artistes Éric Oberdorff, Sandrine Lescourant et Ulysse Fiévé. Puis une soirée mixte vendredi 12, avec Agnès Maury, Marina Gomes et Elias Ardoin. Après cela, le temps fort de la création en milieu carcéral reviendra en 2026, avec la sixième édition au Théâtre Paris-Villette et, pour une première fois en Normandie, au CDN de Caen. À travers les territoires, le rendez-vous continue de bâtir, par-delà les murs, des ponts faits de ce que nous avons tous en commun.


Festival Vis-à-vis
Porté par le
Théâtre Paris-Villette, en partenariat pour cette édition avec le Festival d’Avignon
La FabricA – Avignon
Du 10 au 12 décembre 2025.

L’altru mè
Avec Jean-Claude Acquaviva, François Aragni, Jean-Do Bianco, Petr’Antò Casta, Paul Giansily, Jean-Vincent Servetto, Maxime Vuillamier et des chanteurs-comédiens amateurs 
Texte : Fernando Pessoa
Traduction en corse : Jean-Claude Acquaviva
Mise en scène : Lucile Delanne et Simone Grenier
Musique : Jean-Claude Acquaviva
Régie son : Anouar Benali

Ils tiennent inlassablement les murs sans savoir quand viendra l’âge d’or
Avec Hélène July, Enzo Verdet et les comédiens amateurs  
Texte :
Avec tes mainsd’Ahmed Kalouaz
Adaptation et mise en scène : Hélène July, Enzo Verdet
Scénographie : équipes techniques des ateliers du Festival d’Avignon 
Lumière : Romain Fougère
Vidéo : Sylvain Métais
Costumes : Alexandra Dibiaggio
Accessoires : Elise Riegel

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