Le rendez-vous a lieu dans un café des Grands Boulevards. Dehors, la neige tombe dru. À l’intérieur, une chaleur feutrée, un bruissement de conversations. Karina Testa rayonne. Cheveux noirs coupés court, regard vif, sourire franc, pull rose, chaussures de marche pour affronter l’hiver, la comédienne irradie d’une douce sérénité. Entre deux répétitions, la préparation d’un premier long métrage et d’un monologue, elle mord la vie à pleines dents. Le plateau, bien qu’elle le foule rarement, reste un lieu qu’elle affectionne profondément.
De Nice à Paris, l’appel de la scène

Le théâtre n’a pas été une évidence. Il arrive tard, presque par surprise. « Le spectacle vivant est entré assez tard dans ma vie, vers dix-neuf ans. J’étais plutôt introvertie. Une amie faisait du théâtre, elle osait tout. Ça me fascinait. Elle m’a proposé de la rejoindre. J’ai sauté sur l’occasion. » À l’époque, Karina Testa étudie le droit. Elle rêve surtout d’émancipation loin de son Cannes natal et d’une vie plus vaste, rythmée par la nuit. Elle quitte la Côte d’Azur pour Paris. « Je voulais sentir le pouls de la ville, écumer les salles de concert, me perdre dans le tourbillon nocturne. J’avais soif de ce monde, loin d’une province que je trouvais trop calme. »
Une fois installée, elle s’inscrit dans un cours amateur, puis au Cours Florent pour un stage d’été. « Je ne voulais pas devenir comédienne. Ce que je cherchais, c’était surtout d’être plus à l’aise à l’oral. Je me destinais au barreau. » Le déclic est lent, parfois douloureux. « J’avais des barrières, un rapport compliqué au regard des autres. » Puis, elle découvre le théâtre, en spectatrice. Le choc a lieu à la Comédie-Française, avec Une Visite inopportune de Copi, mise en scène par Lukas Hemleb. « Je n’étais jamais allée au théâtre avant Paris. Là, j’ai senti qu’il y avait quelque chose en moi qui demandait à se libérer. C’était magique, ça a été une révélation. »
La tragédie comme point d’entrée
Elle entre dans le métier par le classique. Racine agit comme un révélateur. « Je rêvais de jouer une grande tragédie. C’était un territoire d’émotions, un endroit où explorer la part sombre, la tristesse. C’était un exutoire. » Très vite, le théâtre devient pour elle une école du collectif, du temps long. « Ce que j’aime, c’est l’aventure commune. On réussit ensemble, on se trompe ensemble. Le théâtre, ce sont des mois, parfois des années. Si tu ne supportes pas les gens, tu ne tiens pas. » Elle sourit. « Je suis une communiste du théâtre. Moins d’ego, plus d’âme. »

Au Cours Florent, l’image la rattrape. Un directeur de casting la repère pour jouer dans Ze Film. Les tournages s’enchaînent. «L’engrenage de l’image s’est mis en route. » Cinéma, télévision, elle n’abandonne pas la scène pour autant. «Le théâtre fonctionne par familles. Sans rencontres, sans confiance, il est difficile d’y trouver sa place. » Les opportunités se font rares, le cinéma et la télévision lui ouvre grands les bras, la comédienne enchaine les tournages. Toutefois, ces ces quatre dernières années, elle ne fait que du théâtre, en 2021, Là-bas de l’autre côté de l’eau de Xavier Lemaire, En 2022, Audrey, le journal d’une convertie de Hakim Djaziri à la Scène Libre, dans laquelle elle a le rôle-titre, puis en 2023, Le Testament Médicis de Stéphane Landowski au Théâtre Lepic, où elle joue La Joconde.
Les grandes rencontres
Parmi les plus décisives, il y a bien sûr celles avec le réalisateur Xavier Gens, qui lui confie son premier grand rôle à l’écran. «J’ai porté un film sur mes épaules. Une étape fondatrice. » Et surtout Véronique Vella, au Cours Florent. « Avant elle, je stagnais. Elle m’a libérée d’un rapport trop psychologique au jeu. Le plateau est devenu un plaisir. Elle a l’art de révéler les gens, de les amener au bon endroit pour libérer leur jeu. »
Bien que précieuses et fondatrices, ces rencontres ne suffisent pas à la comédienne. « Je crois que je n’ai toujours pas rencontré ‘the’ metteur·e en scène ou réalisateur·ice, la rencontre qui change tout. Elle n’a pas encore eu lieu, mais je ne perds pas espoir. Et si ça se trouve, c’est moi-même que je dois rencontrer. »
Au théâtre, rien n’est jamais acquis. « Un soir tu peux être formidable, le lendemain médiocre. Tout est à refaire. On change, le monde change, les mots ne résonnent plus de la même façon dans le corps. » Cette idée de mouvement irrigue aussi son rapport à l’écriture.
Écrire pour dire autrement : Le Procès d’une vie

L’aventure commence loin des plateaux. En 2012, une amie lui offre Djamila Boupacha, le livre que Gisèle Halimi a écrit avec Simone de Beauvoir. Karina Testa y découvre une trajectoire, des combats. Peu après, à la radio, elle entend parler du procès de Bobigny. «J’ai noté sur un fichier Word : “Ça ferait une belle pièce.” » La phrase reste des années dans un coin de son ordinateur. Puis, avec Barbara Lamballais et Maud Forget, deux amies de longue date, l’idée ressurgit, portée par le désir de travailler ensemble. Elles veulent écrire sur les femmes. Karina propose de se concentrer sur le procès de Bobigny.
Ce sera son premier texte destiné à la scène. Les versions, écrites à quatre mains avec Barbara Lamballais, se succèdent. En 2017, elles présentent une première maquette sous forme de mises en capsule au Théâtre Lepic. L’engouement est immédiat. Le théâtre ne s’est pas encore emparé du sujet. Producteurs et directeurs de salles manifestent leur intérêt. Des artistes comme Jean-Philippe Daguerre et Charlotte Matzneff les encouragent. Elles se remettent au travail. Mais la première version, très politique, peine à trouver son équilibre. Peu à peu, les soutiens s’amenuisent, les moyens manquent, la confiance vacille. Dans ces premières moutures, Karina Testa est censée incarner Gisèle Halimi. « Je n’étais pas complètement à l’aise. On s’est demandé ce qu’on voulait vraiment raconter. » La réponse s’impose alors : déplacer le centre de gravité. « Parler des femmes, de leur intimité. Pas seulement d’une figure.«
Un enjeu, parler des femmes
Le ton devient un enjeu. « On voulait de la légèreté, au sens d’une respiration. Le sujet est grave. Il fallait que la vie passe, que l’humain circule. » Le contexte du procès est violent. Des femmes sont jugées pour avoir avorté ou aidé à avorter. Gisèle Halimi mène le combat, se range du côté des prévenues, au-delà de la loi, au nom de l’injustice. « Ce qui me bouleverse, c’est cette capacité à dire : quelque chose est inhumain. Cette mère qui refuse d’abandonner sa fille, ces femmes qui s’entraident, cette avocate qui accepte de défendre l’illégal. Elles avaient tout à perdre. Elles ont changé le droit des femmes. »

Puis tout s’emballe à nouveau. La pièce est lauréate de l’aide à la création d’ARTCENA en 2021. Les lectures reprennent, des partenariats se dessinent. Chris Segura, à la tête de Marilu productions, est convaincu par le projet et souhaite le produire. Il s’associe notamment à Stéphanie Bataille, Atelier Theâtre Actuel, IMAO production, Rita Beuchet et Sandra Ghenassia. Ensemble, ils décident de tenter Avignon. « Ça a été long. On a ramé. Et puis il y a eu un basculement. » Très vite, la Salle des Gémeaux fait comble. L’accueil est chaleureux, fervent.
D’autres projets en bandoulière
À mesure qu’elle parle, une autre ligne se dessine, l’écriture comme nécessité. Depuis trois ans, Karina Testa a repris le chemin des études et a suivi un atelier scénario à la Fémis. Dans la foulée, elle développe un premier long métrage. « Il y a des choses en moi que j’ai envie de raconter. Le métier d’actrice ne m’a pas toujours permis de m’exprimer comme je le voulais. Écrire, ce n’est pas me donner des rôles. C’est me raconter autrement. » Jouer Phèdre ou Bérénice, dit-elle, c’est déjà se raconter. Réaliser son film, même sans apparaître à l’écran, le serait tout autant.
Reprendre, transmettre, recommencer
Le temps de se quitter approche. La salle de répétition l’appelle déjà. Le Procès d’une vie n’est pas seulement la reprise d’un succès d’Avignon. C’est la continuité d’un geste : faire du plateau un espace de partage, où la politique s’infiltre dans l’intime, où la mémoire prend corps et où l’histoire collective se raconte à hauteur d’humain.
Le Procès d’une vie, Gisèle, Marie-Claire, Michèle… et les autres de Barbara Lamballais et Karina Testa
Librement inspirée de la vie de Gisèle Halimi et de Le Procès de Bobigny – Choisir la cause des femmes (Éditions Gallimard)
Le Splendid – Paris
Du 14 janvier au 31 mai 2026
Durée : 1h20
Théâtre des Gémeaux – Avignon – Festival Off Avignon
du 5 au 26 juillet 2025 – relâche les 9, 16, 23 juillet 2025
Mise en scène de Barbara Lamballais assistée d’Armance Galpin
Avec Jeanne Arènes, Clotilde Daniault, Maud Forget, Déborah Grall, Karina Testa, Céline Toutain, Julien Urrutia
Scénographie : Antoine Milian
Lumière de Rémi Saintot
Son de Benjamin Ribolet
Costumes de Marion Rebmann
Perruquière – Julie Poulain