Pour aborder son histoire très intime, Jessé Rémond Lacroix a choisi l’autofiction. Ce genre littéraire, défini par Aragon comme « mentir-vrai », permet à son auteur un travail d’écriture romanesque. Ce qui séduit tout de suite dans Les Bateaux sur la terrasse est sa qualité narrative, dans laquelle son humour pointe subtilement.
Une écriture réjouissante

Ses descriptions sont de toute beauté. La chaleur du sud, les paysages, ceux qui entourent la maison de sa grand-mère, les pièces qui la composent sont magnifiquement décrits. Tout comme ces froides journées en Bourgogne, où se rendre à l’école était un cauchemar. Un glaçon fondant trop vite dans un verre de Coca devient un acte littéraire. Les portraits sont croqués avec une belle adresse et, pour certains, avec beaucoup de tendresse. Comme on aurait aimé connaître sa grand-mère. Cette femme issue de la terre, qui a élevé ses huit enfants, est une belle personne. Quant à sa mère, dont il parle très justement des failles et des maladresses, elle porte en elle une sororité qui résonne fortement. Elle est aussi nos mères. Jessé a saisi à merveille les époques et la société dans lesquelles ses personnages se sont forgés.
Un thème fort et universel, la réconciliation
Jessé vient de terminer la représentation de son seul-en-scène qu’il ne nomme pas. Pourtant, Message personnel, dans lequel il raconte son parcours d’enfant victimisé pour sa « gay attitude », est le miroir du récit qu’il met en place. Cette représentation n’est pas comme les autres, car elle a lieu dans le fief de son enfance, le Fort de la Bayarde. Tout est propice à faire ressurgir les souvenirs. Et il aura suffi d’une réflexion de sa mère – qui lui reproche de ne pas dire qu’il l’aime dans son spectacle – pour déclencher en lui un profond réflexe d’autodéfense. Mais cette fois-ci, il ne se cachera pas derrière le silence et laissera exploser cette colère qu’il a en lui.
Il fait défiler son enfance. Celle du chouchou au royaume de sa grand-mère Madeleine, celle du martyr à l’école et sa solitude, celle du jeune homme qui doit se construire et vivre son homosexualité. Les silences et les maladresses de sa mère qui a dit n’avoir « rien vu rien su » et qui se refuse à comprendre ce qui constitue son fils. Et il y a Madeleine, qui enfin va le libérer en racontant pour la première fois son fils aîné Michel, mort du Sida. Ce passage est bouleversant.
« Rien n’est de ta faute, rien n’est de la sienne » (Madeleine)
Le fils et la mère entament enfin un véritable dialogue. Et pendant que « les phrases qu’elle prononce maintenant arrivent en retard, mais pas trop tard », le pigeonnier de la maison familiale – symbole des mystères et choses tues – s’écroule pierre après pierre, les libérant tous. « Parce que le présent, aussi imparfait soit-il, est un territoire où l’on peut se poser enfin », le trentenaire peut prendre la main du petit garçon qu’il a été et lui promettre une belle vie, dire à sa mère combien il l’aime et recommencer son histoire. Un bel auteur est né.
Les bateaux sur la terrasse de Jessé Rémond Lacroix
Éditions Robert Laffont
Date de parution 8 janvier 2026
Grand format
Prix 19,90 €.