Comme toujours, Sébastien Thiéry a pris une situation banale et lui a tordu le cou pour mieux souligner la folie humaine. Composée d’un univers kafkaïen, doublée d’un huis clos à la Samuel Beckett, portant la folie d’un Eugène Ionesco, Cochons d’Inde est l’une de ses meilleures pièces.
Des agios peu commun

La cinquantaine, bien propre sur lui, Alain Kraft a vu sa carte bancaire se faire avaler, alors qu’il s’apprêtait à faire un retrait au guichet automatique de sa banque. Autant pressé que stressé, il entre dans l’agence pour que le problème soit vite réglé. Or le guichetier refuse de lui rendre sa carte et de sortir la somme de son compte. Le bonhomme s’offusque, s’énerve, demande à voir le directeur. Et le cauchemar commence.
Il découvre que les règles de « sa » banque, fraîchement rachetée par des Indiens, ont changé. Ce n’est pas l’importance de son compte en banque qui prévaut, mais sa manière de vivre. Il s’avère qu’en devenant un agent immobilier fortuné, ce fils d’artisan a changé de caste. Accusé d’avoir enfreint les lois en vigueur, il ne pourra pas sortir de la banque tant que sa situation ne sera pas à jour.
Un trio d’enfer
L’enfermement est le meilleur moyen de faire perdre la boule à tout homme pétri de certitudes. Alain Kraft est-il capable de rentrer dans un monde où les repères et les références lui sont étrangers ? Dans ce rôle, créé en 2008 par Patrick Chesnais, Arnaud Ducret se révèle formidable. La première scène, dans laquelle il tente de garder patience face à une irritante mamie (parfaite Frédérique Cantrel) qui met trois plombes pour déposer son chèque, est un moment d’anthologie. D’une irrésistible drôlerie, le comédien excelle en homme qui, dépassé par les événements, s’enlise.

Pour que les rouages de ce cauchemar fonctionnent à plein régime, l’auteur a ajouté deux autres personnages totalement saugrenus. Dans le rôle du guichetier inhibé, placide et agaçant, Maxime d’Aboville nous dévoile une facette comique qu’on ne lui connaissait pas. De sa belle vis comica, l’épatante Emmanuelle Bougerol (Orgueil et préjugés où presque) incarne la responsable d’agence, intraitable et complètement déjantée. Pour que la satire ne tombe pas dans la caricature un peu lourde, la mère (touchante Frédérique Cantrel) vient en contre-point redorer d’un soupçon de tendresse le blason de ce fils prodigue égoïste.
Mené tambour battant
Après L’effet miroir et Je me souviendrai, le comédien Julien Boisselier s’affirme en tant que metteur en scène. Dans un étonnant décor signé Jean Hass, il a réglé avec une grande adresse cette descente aux enfers au final surprenant. Et c’est de bon cœur que l’on rit aux malheurs de cet homme qui avait fini par oublier une qualité essentielle, celle de la compassion.
Cochons d’Inde de Sébastien Thiéry
Théâtre des Nouveautés
Du 22 janvier au 28 juin 2026
Durée 1h30.
Mise en scène Julien Boisselier
Assistante à la mise en scène Elena Terenteva
Avec Arnaud Ducret, Maxime d’Aboville, Emmanuelle Bougerol, Frédérique Cantrel, et à l’écran Oudesh Hoop.
Décors Jean Haas
Lumière Jean-Pascal Pracht
Costumes Jean-Daniel Vuillermoz
Vidéo Sébastien Mizermont
Musique Pierre Tirmont.