Quatre jeunes filles se précipitent à l’avant-scène. Leurs cris suraigus déchirent le silence en guise de premier geste, puis disparaissent. Manteau panthère par-dessus ses vêtements rouges, Angélica Liddell entre alors. Sa silhouette détonne sur le fond bleu uni qui délimite son plateau. Derrière elle, deux gerbes de fleurs jaunes encadrent des sacs emplis de roses blanches. Le rideau à peine levé sur cette première partie, le théâtre de la Catalane s’impose dans la précision de sa composition et de ses symboles. Dans sa main, un micro agrémenté d’une perruque blonde amplifiera bientôt sa voix. Celle d’une femme flouée, trompée, manipulée, blessée, désespérée.
Un pacte avec le diable

C’est avec des mots qui ne sont pas les siens, que la performeuse ouvre sa pièce. À travers son accent espagnol se devinent les paroles a cappella de Ne me quitte pas de Brel. Étirées, décomposées, habitées, elles prennent la forme d’une longue supplique adressée à cet homme qui a fait d’elle le « déchet » qu’elle est devenue. D’entrée, l’artiste prend son art pour prétexte à replonger dans ses traumatismes et embarque le public dans sa douleur. Sa poésie prendra bien vite le relai, nécessaire à son théâtre autant qu’à sa rémission.
Car elle en est convaincue, son écriture est le produit d’un pacte passé avec le Diable en personne. Après tout, comment croire à un don de Dieu, lorsque celui-ci vous a abandonné aux mains d’un tortionnaire qui vous hantera jusqu’à la fin de vos jours ? Alors, dans une logorrhée qui la caractérise, entre invectives et conjurations métaphoriques, Angélica Liddell met des mots – les siens, cette fois –, sur le prix qu’elle doit payer dans cette transaction. Au long de ses cinq parties, Vudú (3318) Blixen tient autant du processus de deuil que de la vengeance, de l’introspection ou du questionnement du théâtre par lui-même.
Art thérapie
La poésie que convoque la performeuse est viscérale. Elle prend sa source dans ce qui est profondément ancré en elle et ressort comme une litanie lancée à qui veut l’entendre. Donner voix et corps à ses démons, c’est aussi se donner une chance de les anéantir.
Face à elle, le public devient son miroir et celui d’une vie avec laquelle elle compose, à défaut de l’avoir choisie. D’une adresse à l’autre, elle donne aux spectateurs les différents rôles qui lui permettent de fabriquer son théâtre. Au plateau, elle s’entoure aussi d’interprètes et de figurants avec lesquels elle constitue ses images.
Le temps des mots et celui des images

L’astéroïde 3318 a été nommé en hommage à Karen Blixen – alias Isak Dinesen – qui disait avoir convenu avec le Diable, en échange de son âme, que toute sa vie deviendrait une histoire. Ce rapport à l’écriture est sans conteste celui qu’entretient Angélica Liddell avec sa propre plume. En témoigne chacune de ses créations, dans lesquelles s’entrelacent l’intime et le fantasme. Avec Vudú (3318) Blixen, la metteuse en scène continue d’ailleurs de développer un art complexe qui se façonne de différentes matières.
Dans cette pièce – dont l’esthétique et certains tableaux ne sont pas sans faire écho à Dämon créé quelques mois plus tard –, elle pose distinctement le temps des mots et celui des images. Si les deux se répondent et s’alimentent mutuellement, c’est bien dans leurs temporalités propres qu’ils s’accomplissent comme matériaux dramaturgiques. Convoquant les outils du théâtre, de la machinerie aux effets plus artisanaux, elle développe une œuvre plastique qui refuse toute concession. Chaque composition éphémère est incontestable, dès lors qu’artistes et spectateurs font le choix commun d’y croire.
Rite et religion
Angélica Liddell navigue entre symboles religieux et rituels païens, renouant avec l’un des essentiels de son écriture : la question du cérémonial. Tout, dans le développement de cette création, y concourt. Chacune des cinq parties devient son propre rite empreint de haine, d’intériorisation, de purification ou d’acceptation. Ensemble, elles forment une grande messe destinée à exorciser le mâle par le mal. Ainsi, la performeuse met peu à peu en place les dogmes d’une religion qui est la sienne et qui nécessite un plateau et un public.
Le théâtre est ce qui lui permet de donner forme à sa violence et à sa haine en les cantonnant à l’espace de l’imagination et de la créativité. Une relation pourtant imperturbable lie en elle l’allégorie et le réel, jusqu’à mettre en scène sa propre mort et ses dernières volontés devant un véritable notaire. Face à ses démons, la mort, l’amour, le sang, le sexe et la vengeance sont indissociables de sa dramaturgie. Celle-ci se révèle, dans Vudú (3318) Blixen, avec une aura hypnotique et cathartique.
Envoyé spécial à Lausanne
Vudú (3318) Blixen d’Angélica Liddell
Créé au Festival Temporada Alta à Gérone en 2023
Vu au Théâtre Vidy-Lausanne, en partenariat avec la Comédie de Genève
Du 7 au 9 novembre 2025
Durée 5h30 avec 4 entractes.
Tournée
14 au 16 novembre 2025 à la Comédie de Genève
27 mars au 12 avril 2026 à l’Odéon Théâtre de l’Europe – Paris
Texte, direction, mise en scène et costumes d Angélica Liddell
Avec Yuri Ananiev, Nicolas Chevallier, Guillaume Costanza, Angélica Liddell, Mouradi M’chinda, Gumersindo Puche, Juan Carlos
Lumière de Javier Ruiz De Alegría.
Son de Antonio Navarro
Régie – Nicolas Guy Michel Chevallier
Coordination technique : Javier Castrillón
Machiniste – Elena Galindo.
Opérateur lumière – Jesús Galán
Logistique : Helena Pastor.
Figuration – Romane Le Goff, Sira Aymerich i Besalú, Elsa Cailletaud, Maëva Clamaron, Emilie Vaudou, Inès Escaned Garcìa, Barbara Chanut, Kim Nguyen, Célia Dumont, Aïnoha Pinta, Eva Ayache, Céline Pelligrini, Yelyssava Vlasart, Sara Foppa, Valérian Rousset (en alternance), Grégoire Geninasca (en alternance), Victoria Sambreno (en alternance), Ana Lorvo (en alternance), Selene Cailotto (en alternance), Camille Barcoujaraud (en alternance), Esteban Pizzolato (en alternance), Odilon Jenny (en alternance), Benjamin Carlucci, Lou Jaquier (en alternance), Maxime Hastoy (en alternance), Vivian Lee (en alternance), Adrienne De Nexon (en alternance), Mia Piwowarska (en alternance), Alicia Diz (en alternance), Elsa Asseo (en alternance), Ariana Baldé, Fabianna-Liane Borges (Doublure), Amos Tiné, Victoria Duquesne, An’Ma Hild, Danny Rossel, Nelly Della Casa, Isabelle & Nabil Mili, Richard Noli, Robert-Pascal Fontanet
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