Yvann Alexandre © Mathilde Guiho

Yvann Alexandre, l’art de disparaître pour mieux transmettre

Avec N-éon, présenté le 19 février à la Cité internationale dans le cadre du festival Faits d’hiver, Yvann Alexandre signe la dernière création de sa compagnie, après trente-trois ans d’un parcours discret. Quelques mois avant sa prise de fonction au CDCN de Strasbourg – Pôle Sud, il referme un cycle pour en ouvrir un autre, tourné vers la transmission.
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 Sa voix est douce, presque feutrée. Le ton rieur, le regard bleu curieux. Yvann Alexandre ne force jamais le trait. Il avance comme il a toujours dansé et fait danser, par touches successives, par lignes sensibles, avec cette élégance modeste qui le rend immédiatement attachant. « Je donne très peu d’entretiens, j’ai besoin d’être en confiance », glisse-t-il d’emblée. Chez lui, la parole ne cherche pas à convaincre, mais plutôt à faire lien, à partager des idées et à construire ensemble. 

 Une enfance populaire, une vocation précoce
N-éon d’Yvann Alexandre © Clara Baudry

 La danse entre dans sa vie à cinq ans, dans une amicale laïque de La Roche-sur-Yon, en Vendée. Un lieu populaire, où l’on peut aussi bien pratiquer le judo que le théâtre ou la danse. Rien de prédestiné, sinon une évidence intime. « Je faisais déjà des spectacles à la maison, je dessinais des décors, des chorégraphies. Je savais juste que c’était là que j’étais heureux. »

À treize ans, il part en internat au conservatoire de La Rochelle, découvre la danse contemporaine avec Christine Gérard et Brigitte Asselineau, et surtout la sensation d’une bascule décisive. « C’est à ce moment-là que tout s’est joué. » Très vite, l’envie de chorégraphier prend le pas sur celle d’interpréter. 

À seize ans, il arrive à Montpellier et intègre Epsédanse, chez Anne-Marie Porras. Ce sont les années Bagouet, l’atmosphère est électrique, bouillonnante. Le chorégraphe laisse une œuvre inachevée, il décède, à cette période, le 9 décembre 1992. « Montpellier a été ma couveuse. Anne-Marie m’a offert des studios, du temps de répétitions, tôt le matin, tard le soir, une liberté rare. » À peine majeur, il présente déjà sa première pièce au Festival avignonnais les Hivernales, puis à Montpellier Danse. La Tentation d’exister devient un manifeste précoce. La compagnie naît dans cet élan. « Je n’ai jamais dansé pour les autres. J’ai toujours voulu faire danser les gens. »

Lignes visibles, souffle invisible

Le parcours se déploie sans plan de carrière, porté par les rencontres. Avec Rita CioffiChristian BourigaultFabrice Ramalingom ou Olivia Grandville, des habitués de la constellation Bagouet, Yvann Alexandre découvre des artistes qui transmettent et prennent le temps de la recherche et de l’écoute. Plus tard, à Londres, la rencontre avec Jonathan Burrows prolonge cette exigence. Il découvre une attention particulière à l’écriture, au travail de partition, à une danse pensée comme un espace de circulation et de transmission. 

Ensemble, toutes ces traversées dessinent une filiation sans famille, une formation éclatée, nourrie par des esthétiques différentes mais reliées par un même souci du partage. Ce nomadisme nourrit une écriture singulière, souvent qualifiée d’abstraite, graphique, presque calligraphique. Mais lui parle plutôt de souffle, d’appuis, de circulation organique. « La ligne, cest ce quon voit. Mais ce qui compte, cest ce qui la traverse. 

Infinité d’Yvann Alexandre © Mathilde Guiho

En 1998, Loony, quatuor féminin, marque un premier tournant et devient rapidement un succès retentissant. L’abstraction et l’écriture y sont poussées dans le détail jusqu’au bout, la lumière y devient un allié majeur. Pièce emblématique, identitaire, elle impose une signature forte, mais se révèle aussi enfermante. « C’était fort, trop peut-être. Jai mis des années à men détacher. » Une œuvre aimée, abondamment tournée, qui affirme une écriture tout en rendant plus difficile l’échappée vers d’autres territoires.

Puis vient Silence Duos en 2007, qui laisse entrevoir une autre facette de son travail. Derrière les lignes et l’abstraction, il accepte de laisser apparaître ce qui les traverse : le souffle, les appuis, une physicalité plus organique, moins contrôlée. Une première fissure dans l’image graphique qui lui était associée.

Et enfin, Infinité en 2023, nouveau et dernier virage de son travail chorégraphique. « J’étais moins anxieux. J’ai accepté de me montrer tel que je suis. » Il choisit alors de révéler pleinement l’aspect relationnel et humain de son écriture. La pièce ouvre un nouveau cycle, plus vivant, plus direct, où plateau, public, son et lumière entrent dans un même mouvement. La mue est nette. Le public suit. La profession aussi.

N-éon, l’art du jeu et de l’illusion

Sa nouvelle création s’inscrit dans une période relationnelle, ouverte, presque ludique. Il part d’un double moteur. D’un côté, le néant, qui est pensé non comme un vide dramatique mais comme un espace d’où quelque chose peut émerger. De l’autre, le chevalier d’Éon, figure trouble de l’histoire, diplomate et transformiste. « J’avais envie d’un espace vide d’où quelque chose émerge, et d’un jeu d’illusions permanentes. » En contractant ces deux pôles, il invente N-éon, une pièce fondée sur l’insaisissable et la métamorphose.

N-éon d’Yvann Alexandre © Clara Baudry

Au plateau, les interprètes endossent des rôles d’espions, se déplacent comme dans une partie d’échecs, contrôlent leurs images tout en les laissant se transformer. La musique opère des bascules franches, comme des tiroirs que l’on ouvre successivement pour changer d’univers. Les costumes accompagnent ces glissements, brouillent les identités, entretiennent le trouble.

La pièce ne tournera que neuf fois, dans sept lieux choisis. Un choix rare, presque radical. « Je voulais une liberté totale. Créer sans penser à la diffusion, sans penser à la suite. » Car il n’y aura pas de suite. N-éon signe la dernière création de la compagnie. Trente-trois ans après ses débuts, Yvan Alexandre décide de fermer volontairement la porte. « Tout allait bien. Justement, c’était le bon moment. Partir sans amertume, sans fatigue, dans le plaisir. »

De la scène au soin des autres

Depuis plusieurs années déjà, une autre trajectoire se dessine. Yvann Alexandre prend la direction artistique du théâtre Francine Vasse à Nantes, puis s’engage à la SACD comme vice-président Musique et danse, développe des programmations, accompagne des artistes, initie des festivals et des dispositifs d’insertion. Autant de manières de déplacer son regard et son énergie. « Prendre soin des autres, ça a toujours été là. Même quand je créais. »

À cinquante ans, il assume une reconversion douce, sans rupture brutale. « Je ne quitte pas la danse. Je change juste de point de vue. » Sa nomination à la tête du CDCN de Strasbourg – Pôle Sud prolonge ce désir. Il rejoint un lieu qu’il ne connaît pas de l’intérieur, sans passif artistique, ancré dans un quartier prioritaire et traversé par de forts enjeux de transmission. « C’est exactement ce que je cherchais. Un endroit où l’on fabrique du lien, pas seulement des spectacles. » L’homme qui se disait « enfant sans famille esthétique » devient alors passeur officiel, attentif aux gestes émergents autant qu’aux artistes confirmés.

Une île de danse de Yvann Alexandre et Doria Belanger © Léopold Bélanger
Une île de danse de Yvann Alexandre et Doria Belanger © Léopold Bélanger

Yvann Alexandre ne parle jamais de bilan. Il préfère évoquer des constellations, des appuis, des chemins. Dans son film Une île de danse co-réalisé avec Doria Bélanger, il rassemble celles et ceux qui l’inspirent, d’Alban Richard à Amala Dianor. « Ce film, c’est ma vraie carte d’identité. » Non pas une œuvre narcissique, mais bien un paysage partagé.

Discret, il continue de croire à une danse comme espace de relation, de soin, de circulation. Avec cette conviction tranquille qui traverse toute son histoire. « Je suis un garçon très émotionnel, très intuitif. Je viens voir une œuvre pour ce qu’elle fait, pas pour ce qu’elle représente. » Peut-être est-ce là, finalement, le fil secret de son parcours : regarder, écouter, accompagner. Et savoir disparaître au bon moment pour laisser la place aux autres.


N-éon d’Yvann Alexandre
avant-première le 4 janvier 2026 au TROIS C-L / Maison pour la danse – Luxembourg

Tournée
3 février 2026 au Carré, scène nationale – Centre d’art contemporain d’intérêt national de Château-Gontier (53)
19 février 2026 au Théâtre de la Cité Internationale dans le cadre du Festival Faits d’Hiver, Paris (75)
12 mars 2026 au Quatrain BravOH! saison culturelle, Haute-Goulaine (44)
17 mars 2026 au Festival Conversations – THV, Saint-Barthélemy-d’Anjou (49) en partenariat avec le Cndc Angers
27 mai 2026 à la Biennale de la danse – salle de la Licorne, Les Sables d’Olonne (85)
2 & 4 juin 2026 au lieu unique – scène nationale, Nantes (44)
27 juin 2026 aux Scènes Vagabondes, Nantes (44)

Conception et chorégraphie d’Yvann Alexandre – cie Yvann Alexandre
Avec Arthur Bordage, Morgane Di Russo, Alexandra Fribault, Adrien Martins, Tristan Sagon
Création lumières et scénographie de Yohann Olivier
Création sonore de Jérémie Morizeau
Musiques additionnelles –  Symphony No. 3 in F Major, Op. 90: III. Poco allegretto de Johannes Brahms – Brahms : Symphony No. 3 (1883) interprété par Berliner Philharmoniker, Claudio Abbado, Label DEUTSCHE GRAMMOPHON ; Piano Sonata No. 20 in A, D.959_ II. Andantino de Franz Shubert-Maurizio Pollini, Label DEUTSCHE GRAMMOPHON
Assistant chorégraphique – Louis Nam Le Van Ho
Couture – Cathy Le Corre

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