Quelques ballots de paille occupent le plateau, du linge sèche à l’arrière-plan, un casque de mobylette traîne. L’espace imaginé par Géraldine Pochon donne à voir une ruralité simple, mais qui semble repliée sur elle-même. Au centre, Marion Cadeau est exposée sans échappatoire possible.
Des premiers émois à brut

À peine, apparaît-elle que déjà la tension est palpable. Les premières insultes, les premiers émojis obscènes s’affichent en cascade sur les réseaux. Elle n’a que 17 ans et est déjà marquée au fer rouge. Loin de s’effondrer, elle encaisse. C’est une battante. Elle remonte le fil des événements, de sa sexualité naissante pour essayer de comprendre. Il y a d’abord eu Jérémy, le premier. Puis Rada, imposée par le groupe comme une étape lors de vacances au camping. Puis Sélim, plus âgé, mais lui, c’est différent, elle l’a choisi. Mais un baiser volé, une amie témoin, et déjà le bruit circule. Elle sort du groupe et est mise au ban. L’innocence se fissure, sa sexualité est mise à nu au regard des autres.
Un quatrième apparaît. Il connaît la rumeur, la réputation qu’on lui colle à la peau, fait mine de s’en moquer, mais la renvoie lui aussi à l’image assignée. Le récit avance tandis que les messages s’accumulent. Une meute se forme. Les amis d’hier jugent aujourd’hui. Le groupe protège, traque, désigne, isole.
Une mécanique d’exposition
Ici, chacun observe chacun. Une norme s’impose sans jamais se dire. Le contrat social est tacite. Il règle les gestes, ajuste les postures, limite les élans. Il encadre surtout la sexualité féminine. En bon gardien de la norme, le groupe surveille, la société encadre, le patriarcat verrouille.
Dans une mise en scène resserrée, sans filtre, Géraldine Pochon installe une tension continue. Elle creuse les silences, fait apparaître ce que la société préfère taire. Elle montre ce que la meute inflige à celles ou ceux qui veulent simplement exister hors cadre. Peu à peu, le plateau devient un espace mental, traversé d’injonctions invisibles.
Une voix contre la bienpensance de groupe

Mais Queen Kong, titre qui renvoie bien évidemment au roman de Virginie Despentes, ne s’arrête pas au cyberharcèlement. Le spectacle va plus loin et met à nu le tabou de la sexualité féminine. Le texte d’Hélène Vignal libère une parole directe. Il raconte les premières fois, les tâtonnements, les élans, les maladresses. En creux, il révèle ce que nos sociétés, encore très patriarcales, cherchent à contenir. Une fille peut être désirée, mais elle ne doit pas trop désirer. Dès qu’elle déborde, on la rend coupable.
En pleine lumière, le roman expose ce que les faux puritains, le patriarcat crasse ne veulent pas libérer pour garder le contrôle. Il révèle le contrôle exercé sur les corps. Ici sans fard, sans filtre, la sexualité féminine apparaît. Aucune honte, aucune limite, les tabous sautent. Quelque chose cède. Un cri surgit. Il ne s’excuse pas, ne se justifie pas. Il ouvre un espace où un corps commence à s’écouter, à choisir, à se libérer du cadre factice d’une norme qui n’est là que pour contraindre la femme et la garder sous contrôle.
Une mise en scène sous tension
Géraldine Pochon accompagne ce mouvement avec précision. Des surgissements sonores – des gongs remplacent les vibrations intempestives comme autant de coups reçus – scandent le temps et installent une menace constante. Michael Santos compose cet environnement tout en l’incarnant au plateau. Sa présence bienveillante permet la libération de la parole.

En filigrane du récit, une autre histoire s’esquisse. Celle d’une ZAD qui s’est installée non loin du village et en perturbe la quiétude et l’équilibre. Elle fait écho aux questionnements de la jeune fille. Elle est une verrue dans le paysage trop lisse et lutte pour que son mode de vie à la marge survive. Le parallèle s’impose : les mêmes mécanismes d’exclusion se rejouent, la même violence circule, le même désir d’émancipation persiste.
Marion Cadeau, au présent
La comédienne impose sa fraîcheur, une présence directe et vibrante. Sa voix, légèrement gouailleuse, accroche. Elle ne joue pas, elle habite. Elle donne corps, avec naturel, à une adolescente en mouvement, sans la figer. Elle n’est ni une victime ni une héroïne. Elle la laisse chercher, résister, avancer. Elle tient la tension sans jamais forcer.
Avec Queen Kong, quelque chose bouge. Le spectacle affronte le tabou de la sexualité féminine et la violence des normes. Il ouvre un espace où une parole circule enfin librement.
Queen Kong d’après le roman d’Hélène Vignal
Théâtre Paris-Villette
du 24 au 31 mars 2026
durée 1h15 environ
Adaptation, conception, mise en scène de Géraldine Pochon
Avec Marion Cadeau, Michaël Santos
Création musicale de Michaël Santos
Création lumières, régie – Manue Petit