© Soraya Hocine

Les Enchevêtré·es, une écologie des liens

À la MÉCA de Bordeaux, en mars dernier, l'OARA (Office artistique Nouvelle-Aquitaine) confiait une carte blanche à L'Empreinte - Scène nationale Brive-Tulle. Une semaine habitée, traversée de voix, de luttes et de paysages corréziens. Avec leurs installations-performances, Barbara et Sarah Métais-Chastanier transforment l'architecture monumentale en bivouac sensible, poreux au monde.
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Sur les quais de Paludate, dans l’ancien quartier Saint-Jean-Belcier, la MÉCA surgit comme une arche de béton clair. Signée Bjarke Ingels, sa boucle monumentale, habillée de pierre blonde, découpe le paysage et relie, à l’entrée de la ville, des temporalités qui cohabitent sans toujours se parler, entre passé industriel, urbanisme accéléré et nouveaux usages dédiés à l’art et au loisir sur l’ancien site des abattoirs.

Sous l’arche s’ouvre un vaste espace traversant, livré aux vents et aux rumeurs de la Garonne. À l’intérieur, le silence gagne peu à peu. Le hall, creusé comme une agora, déploie ses gradins circulaires. Une géométrie qui organise la circulation tout en invitant à l’écoute, comme un seuil à franchir.

Pensée comme un outil de création, la MÉCA abrite trois entités indépendantes, deux agences tournées vers les professionnels, dont l’OARA, qui est à l’origine de l’invitation de L’Empreinte à investir ses murs pour présenter un projet qu’il porte et soutient, et un espace ouvert au public, le Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA. C’est ici que s’invente, le temps d’une semaine, une autre manière d’habiter ce lieu.

Un temps suspendu
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Dans la salle de spectacle, vaste volume modulable équipé de passerelles techniques culminant à près de vingt mètres, Barbara et Sarah Métais-Chastanier installent un campement. Cinq cabanes à l’intérieur, deux autres sur la terrasse, des formes légères, presque archaïques, déposées au cœur d’un outil de production d’une grande technicité.

Le geste engage un déplacement du regard, une décélération. « Nous avons pensé ce bivouac comme un lieu de halte, un espace où l’on peut faire l’expérience d’une écoute élargie », explique Barbara Métais-Chastanier. « Il ne s’agit pas seulement d’entendre, mais de percevoir les relations qui se tissent entre les êtres et les environnements. »

Sept structures faites de bois et de tissus peints par Saul Pandelakis sont ainsi disposées comme un campement fragile un moyen de relier le monde des oiseaux, celui de la forêt, d’une rivière ou du sol. À l’intérieur, des immersions sonores mêlent éléments naturels, voix humaines et traces d’activités, composant une cartographie sensible.

Ces formes naissent directement de l’expérience du terrain. « Les cabanes, par exemple, prolongent les tentes des marches. Elles en sont une version « augmentée ». Elles sont construites en châtaignier du Limousin, avec des savoir-faire très concrets – charpente, menuiserie, métallurgie. » Rien n’est plaqué, tout procède d’un patient travail d’enquête et de transformation, nourri par une dynamique collective où, comme le rappelle l’artiste, « les formes naissent directement de l’expérience. »

Écouter les territoires autrement
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Le projet prend racine dans plusieurs années de marches en Corrèze, méthodiquement revendiquée dans un geste à la fois artistique et politique. « Marcher comme méthode et comme outil d’enquête. » À partir de 2017, les deux sœurs artistes arpentent, rencontrent, collectent. Forêts transformées en plantations, rivière devenue l’une des plus équipées d’Europe, mémoire de l’extraction de l’uranium, autant de strates qui composent un territoire travaillé par des logiques d’exploitation.

De cette matière vivante naissent les cabanes, chacune traversée par une question liée aux milieux, qu’il s’agisse de l’eau, de la forêt ou des infrastructures humaines. « Ce qui nous intéressait, c’était de comprendre comment un paysage se fabrique, précise Sarah Métais-Chastanier. Non pas comme une image figée, mais comme un ensemble d’interactions, souvent conflictuelles. »

À l’écoute, ces tensions affleurent. Les sons ne décrivent pas, ils révèlent. Les glissements entre nature, exploitation et marchandisation deviennent perceptibles. « Les paysages que nous traversons sont habités par des conflits silencieux, poursuit Barbara Métais-Chastanier. Notre travail consiste à rendre ces conflits audibles, sans les simplifier. »

Cette recherche s’inscrit dans une réflexion plus large, où l’art se confronte aux conditions matérielles des territoires. « Même au fond de la forêt, on retrouve la propriété privée, l’organisation des ressources naturelles transformées en marchandises, et les formes de travail qui en découlent. » Dès lors, l’enjeu devient clair, inventer des formes capables de saisir cette complexité sans la réduire.

Une constellation de récits et de luttes
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La carte blanche déborde l’installation et se prolonge dans une série de rendez-vous publics. Le 31 mars, une traversée du quartier s’organisait, casque sur les oreilles, où la ruralité s’invite au cœur d’un territoire en pleine mutation, entre anciennes boîtes de nuit désertées, maisons murées, immeubles neufs et bureaux en construction. La balade sonore joue de ce frottement. « On a construit un montage parallèle entre ce que raconte la balade et ce que produisent concrètement les dynamiques de métropolisation. »

En parallèle, une tribune réunit des penseur·ses. L’historienne Christelle Taraud y rappelle que « celles qu’on appelait sorcières étaient en réalité les victimes d’une persécution misogyne et d’un crime de masse nommé aujourd’hui féminicide. » Une parole qui inscrit les luttes contemporaines dans une histoire longue qui insiste sur la nécessité d’un travail collectif.

Puis la journée se poursuit avec Le Chœur des habitant·es, porté par les étudiant·es de l’Université Bordeaux-Montaigne. Ce moment immersif prolonge l’enquête en restituant marches et rencontres. « Il s’agit de retraverser les chemins que nous avons parcourus, de faire entendre les voix qui ont nourri cette recherche, explique l’artiste. Ce chœur, c’est une manière de rendre visible une écriture collective du territoire. »

La soirée se prolonge avec un DJ set de Sarah Métais-Chastanier. Électro et hip-hop s’y mêlent, donnant une place centrale à des artistes femmes et des minorités de genre souvent invisibilisées. « Ce set cherche à faire entendre ce que l’ordre culturel dominant tend à effacer, souligne sa sœur. Les morceaux entrent en résonance avec les enregistrements issus des marches, tissant des liens entre luttes écologiques, féministes et décoloniales. »

Une expérience située
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À l’extérieur, le quartier de la gare poursuit sa transformation à grande vitesse, entre bâtiments neufs et friches persistantes, entre héritage nocturne et urbanisme en chantier. À l’intérieur, le temps semble suspendu, comme retenu dans l’épaisseur du béton.

Ces deux régimes coexistent et finissent par dialoguer, parfois à bas bruit. « À la MÉCA, c’est particulièrement frappant, on est sur une ligne de faille entre anciens quartiers ouvriers et nouveaux espaces économiques et culturelsMais le projet est amené à se déplacer, à investir d’autres lieux et à chaque fois de se réinventer, de s’adapter, d’entrer en résonance. »

C’est dans cet écart que travaillent Les Enchevêtré·es, en faisant affleurer des couches de réalité qui d’ordinaire s’ignorent. « Je crois profondément qu’une question appelle une forme. Et qu’il faut inventer cette forme à partir du terrain. » Une manière de tenir ensemble exigence formelle et hospitalité, comme comme le rappelle encore l’artiste.

En quittant la MÉCA, quelque chose persiste. Des voix, des fragments, des rythmes continuent de circuler. L’expérience ne se referme pas, elle se prolonge dans la manière de regarder la ville, d’écouter ses marges et ses silences. Dans cette boucle de béton ouverte sur le fleuve, une autre façon d’habiter le monde s’esquisse, fragile mais insistante, comme un fil qui décale le regard et pourquoi pas à suivre.

Envoyé spécial à Bordeaux

Les Enchevêtré·es – Bivouac sonore de Sarah & Barbara Métais-Chastanier
Carte Blanche à L’empreinte / Scène nationale Brive-Tulle
La MÉCA – OARA
du 17 au 31 mars 2026

Tournée en construction
Septembre 2026 au Parvis scène nationale Tarbes Pyrénées
Octobre 2026 à la Scène Nationale d’Albi•Tarn
Printemps 2027 à la Scène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne
SAISON 27/28 à L’empreinte, Scène nationale Brive-Tulle puis au Théâtre de L’Union – CDN du Limousin, Limoges

Direction artistique & Dramaturgie – Barbara Métais-Chastanier
Conception & Écriture – Barbara Métais-Chastanier, Sarah Métais-Chastanier
Composition Musicale de Sarah Métais-Chastanier
Scénographie de Boris Lozneanu
Illustration & Design de Saul Pandelakis
Régie générale – Dispositif sonore – Lumière – Cédric Cambon
Avec Barbara Métais-Chastanier, Sarah Métais-Chastanier, Saul Pandelakis et Cédric Cambon.
Mixage – Mastering :- Guillaume Vannier
Architecte – scénographe stagiaire – Emma Colombier
Construction scénographie – Hervé Baret – Atelier TA et son équipe
Ingénierie structurelle – Quentin Alart et Jean-Pierre Aubry (atelier COMOC – Conception Calcul à Morphologie Complexe)
Recherche construction – Ateliers du Théâtre de l’Union

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