Ballet scandaleux chorégraphié par Nijinski sur une composition de Stravinsky, Le Sacre du printemps est une des œuvres les plus importantes du XXe siècle. De celles qui en toute logique ont donné lieu depuis à d’infinies réinterprétations. Les compositeurs Pierre Boulez, Herbert von Karajan et Leonard Bernstein entre autres, l’ont marqué de leurs empreintes. Les chorégraphes Maurice Bejart, Pina Bausch et Sasha Waltz également. Même Disney lui rendait hommage, en 1940 dans Fantasia !

S’il est donc inutile de faire la réclame de l’œuvre originelle, il pourrait l’être tout autant de faire celle de l’adaptation proposée par la compagnie italienne Dewey Dell. Ici menée par Agata et Teodora Castellucci, accompagnées de Vito Metera sur un enregistrement du célèbre mais discuté ensemble MusicAeterna (à la direction duquel le non moins discuté Teodor Currentzis), celle-ci déçoit par une approche littérale qui confine au grotesque.
Une performance en contre
Pas tant par l’interprétation de la partition que propose l’orchestre russe, que par celle du trio d’artistes à la tête du projet. Formées à la Stoa de Cesena, école fondée et dirigée par leur tante Claudia Castelluci, elle-même co-fondatrice de la compagnie Societas aux côtés de leurs père Romeo Castellucci, il est étonnant qu’elles n’aient pas fait preuve d’une hauteur de vue plus remarquable. Une proposition en contre, peut-être. Contre le mysticisme et la philosophie comme pratique dont elles sont issues, en tout cas, tant et si bien que la célébration de la vie comme voisine de la mort et sœur de la nature y est mise en images au pied de la lettre.
Sur scène, des bestioles. Des araignées bien noires aux crocs bien rouges et des larves bien vertes. Un petit monde qui se dandine avec joie pour incarner la vivacité merveilleuse de cette nature que les hommes de Stravinsky célébraient pour s’en attirer les grâces. Une acception bien pauvre de celle-ci, à comparer tout du moins avec celle de Spinoza. Dieu et Nature, même combat disait le philosophe, alors qu’il ne reste ici de Dieu que l’adoration que les hommes lui portent. La nature n’est que nature, dont les hommes ne semblent s’extraire qu’au profit des larves, ou que les larves extraient au profit d’elles-mêmes. Ou quand la piste d’une construction en contre de la compagnie Dewey Dell se dessine plus encore.
Une mort sans âme

La mort, alors, pour élever les âmes ? C’était l’idée de Stravinsky, chez qui le sacrifice d’un homme se faisait dans l’espérance d’un nouveau printemps. De celui qui incarne la nature en tant que force mue par les cycles, bien entendu. Mais surtout de ce moment de la vie symbole d’un renouveau qui soit plus que l’occasion de fêter la renaissance des pâquerettes. Comment recevoir dès lors le sacrifice tel qu’il nous est imposé ?
Mise à mort version Daech, au couteau et à genou, le sacrifice tel qu’il est mis en image ici ne permet ni espoir, ni symbole. Uniquement habité de violence, il ne ressemble à rien d’autre qu’à l’outil d’effroi d’une religion générique dont l’unique but ne serait non pas l’élévation des âmes, mais l’évangélisation des masses. Un peuple auquel est jetée en pâture la vision contre-animiste d’une nature à la puissance dévastatrice, vouée à l’enterrer tout cru. « Fuyez, pauvres fous ! », semblent conseiller ces Gandalf de la mise en scène, alors que se met à résonner le bruitage balourd du festin d’une larve croqueuse d’êtres humains. Un bruit répugnant qui laisse à la vie terrestre le privilège d’une chose : ici-bas, au moins, les hommes restent sourds au bruit de la balle qui les tue.
Le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky, par Agata Castellucci, Teodora Castellucci, Vito Matera
Créée en 2023 au Triennale Teatro de Milan
Théâtre Silvia Monfort – Paris
Du 28 au 30 mai 2026
Musique originale – Igor Stravinsky
Interprétée par MusicAeterna, direction Teodor Currentzis (enregistré en 2013)
Direction artistique – Agata Castellucci, Teodora Castellucci, Vito Matera
Avec Agata Castellucci, Teodora Castellucci, Alberto “Mix” Galluzzi, NastyDen, Francesca Siracusa
Chorégraphie – Teodora Castellucci
Assistanat chorégraphie, production – Agata Castellucci
Dramaturgie, lumière et scénographie – Vito Matera
Création sonore – Demetrio Castellucci
Création costumes – Dewey Dell, Guoda Jaruševičiūtė
Fabrication costumes et accessoires – Carmen Castellucci, Vito Matera, Plastikart studio
Fabrication décors – Laboratorio scenografia Pesaro – Lidia Trecento
Vidéo – Eva Castellucci, John Nguyen
Coordination – Valeria Fărîmă