Ce texte de jeunesse est aux antipodes de Tous des oiseaux, première pièce qu’il a créée à la Colline. Willy Protagoras enfermé dans les toilettes raconte l’histoire d’un adolescent qui « se barricade pour faire chier » son entourage. Elle peut sembler potache, voire brouillonne, et surtout trop longue. Pourtant, cet objet théâtral original contient déjà en lui ce qui va nourrir les œuvres suivantes, la guerre au Liban, l’exil, la famille, cette extraordinaire exploration de la Racine carrée du verbe être.
La guerre des clans

La vie de la famille Protagoras est devenue infernale depuis qu’ils ont « invité » la famille Philisti-Ralestine, chassée de chez elle, à s’installer dans leur appartement. Après le départ de leur fille, la douce Nelly qui n’en peut plus de la situation, voilà que leur fils Willy décide de s’enfermer dans les toilettes. Oubliant leurs querelles intestines, les pères s’unissent pour libérer les WC. Les voisins s’en mêlent, tour à tour arbitres, profiteurs, bienveillants, accusateurs. L’acte de Willy n’est pas un caprice, comme chacun veut le croire, mais un acte de révolte, le sursaut d’un adolescent se démarquant du monde formaté et incompréhensible des adultes.
À travers cette métaphore, Wajdi Mouawad évoque la situation des pays confrontés à la guerre, surtout civile. Si aujourd’hui, elle peut faire écho au conflit israélo-palestinien, l’auteur aborde avant tout la guerre civile libanaise. Rappelons qu’elle a été écrite en 1989. Cette année-là, la situation au Liban était à son paroxysme. Le général Aoun s’était barricadé dans le Palais présidentiel et menait la lutte contre l’armée syrienne et les milices libanaises qui les soutenaient. En 2025, le Liban ne connaît toujours pas la paix. Ce que le jeune Wajdi présentait déjà dans le dernier acte de sa pièce. Une fois sorti des toilettes, réintégré de force à ce monde qu’il réfutait, Willy ne retrouvera la liberté qu’en mourant.
Une pièce chorale

Cette pièce n’a été montée qu’une fois, en 2007, au Théâtre des Quartiers d’Ivry dans une mise en scène remarquable de Magali Lieiris. Elle est rarement montée, car dix-neuf comédiennes et comédiens sur scène, c’est aujourd’hui de plus en plus rare.
Du haut de sa grande taille et de ses cinquante ans, la silhouette longiligne, Micha Lescot incarne à la perfection l’adolescent Willy. Johanna Nizard est méconnaissable dans le personnage de Madame Philisti-Ralestine, mégère gargantuesque. Dans celui de son époux, Lionel Abelanski n’est pas en reste. Gilles David et Mireille Naggar impressionnent en doux époux Protagoras. Cette dernière, tout comme Éric Bernier, le notaire qui veut la paix pour mieux régner, jouaient déjà lors de la création à Montréal et ont maintenant l’âge de leurs personnages.
Autour d’eux, Wajdi Mouawad a constitué une formidable troupe où chacun joue sa partition à l’unisson. À noter, la présence différente chaque soir, du chœur des déménageurs. Composé d’amateurs, menés par Tristan Glasel (de la 4e promotion de la Jeune troupe de La Colline), sa prestation est destinée à mettre en valeur le travail d’une association.
Un faux foutoir
Wajdi Mouawad et son scénographe Emmanuel Clolus ont choisi de recycler les matériaux des anciens spectacles pour créer l’immeuble, l’appartement des Protagoras, avec vue sur la mer, comme au Liban, et les fameuses toilettes. En empêchant l’accès à ces dernières, Willy mettant au sens littéral la merde dans la famille, les excréments vont envahir le plateau. Si le gag est drôle à un moment, il devient vite indigeste. En traitant les personnages dans un genre grotesque, qui fait songer à Alfred Jarry et son Ubu roi, aux pièces de Karl Valentin et surtout à Hanoch Levin, Wajdi Mouawad rappelle que sa pièce est une bouffonnerie. Et que l’on risque encore longtemps d’être le dindon de cette farce qui se joue depuis des siècles.
Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad
Théâtre National de la Colline – Paris
Du 21 janvier au 8 mars 2026
Durée 2h45.
Avec Lionel Abelanski, Éric Bernier, Pierre-Yves Chapalain, Gilles David de la Comédie-Française, Lucie Digout, Marceau Ebersolt, Jade Fortineau, Delphine Gilquin, Julie Julien, Nelly Lawson, Micha Lescot, Mireille Naggar Johanna Nizard et la 4e promotion de la Jeune troupe de La Colline : Milena Arvois, Tristan Glasel, Swann Nymphar, Gabor Pinter, Tim Rousseau, Lola Sorel et le musicien M’hamed El Menjra.
Assistanat à la mise en scène Valérie Nègre
Dramaturgie Charlotte Farcet
Scénographie Emmanuel Clolus
Lumières Éric Champoux
Composition musicale Pascal Sangla
Son Sylvère Caton et Michel Maurer
Costumes Emmanuelle Thomas assistée d’Anne-Emmanuelle Pradier
Maquillages et coiffures Cécile Kretschmar assistée de Mélodie Ras
Suivi de texte Dena Pougnaud
Fabrication des accessoires et décor ateliers de La Colline.