© Vahid Amanpour

Bazm (Repertoire) : Le ballet (trop) maîtrisé d’Armin Hokmi

Un an après avoir présenté une ébauche prometteuse à Montpellier Danse, au cœur de la cour Montanari, le chorégraphe iranien livre à l'Opéra Comédie une pièce d'une précision implacable, où l'envoûtement naît moins de la fièvre que d'un travail sur le geste lent, minutieux et millimétré.
Ecouter cet article

Au plateau, deux toiles blanches, l’une carrée, l’autre rectangulaire, structurent le fond de scène. La perspective s’impose, et les premières notes ne viennent en rien la contredire. Elles battent la cadence, répètent inlassablement le même motif. Par instants, la bande-son semble dérailler avant de reprendre aussitôt son emprise sur les corps.

Vêtus de tons terreux, de beige, de bleu éteint ou de bordeaux, les interprètes portent des costumes aux lignes tout aussi géométriques. Des empiècements de tulle sombre dénudent une épaule, traversent un avant-bras, interrompent une ligne pour en dessiner une autre.

Le geste au millimètre
© Vahid Amanpour

Par deux, les danseurs investissent l’espace, de dos d’abord, puis de trois-quarts, avant de faire face au public. Un balancier les anime, les mains posées l’une sur l’autre au creux du bassin. Chacun reprend la même partition. Le mouvement progresse avec une lenteur mécanique. D’autres viennent prendre le relais et le ballet se déploie, imperceptiblement, jusqu’à ce que le groupe entier habite le plateau. Le vocabulaire semble se réduire à quelques motifs, un jeu d’épaules, un pied glissé vers l’arrière, une génuflexion. Cette apparente simplicité dissimule pourtant une écriture d’une précision redoutable. Chaque geste est ciselé au millimètre, sans laisser affleurer la moindre aspérité.

Comme chez Sharon Eyal, une infime variation vient toutefois troubler la norme. Chacun, à son tour, cherche à exister dans le rang, semblable mais légèrement autre. Armin Hokmi construit ainsi une grammaire d’une remarquable économie. Quelques signes, quelques déplacements suffisent à en démultiplier les effets.

Trop de grammaire, pas assez de chair

Depuis Shiraz, Armin Hokmi interroge ce qui précipite soudain le corps dans le mouvement. Of the Heart – an Etude en défrichait déjà le terrain l’an passé. Avec Bazm (Répertoire), rien n’est laissé au hasard. Nulle respiration, nulle échappée, tout se tient au cordeau. À force de resserrer le cadre, de déployer un monde uniforme régi par ses propres lois, le chorégraphe semble presque oublier l’humain. La notion même de répertoire devient centrale, ce vivier de motifs qui façonne autant les formes que les états de corps. Le titre annonçait pourtant une possible déviation, puisque, en persan, Bazm désigne un événement qui s’écarte de son but premier. Le chorégraphe y traque moins ce qui émancipe que ce qui contraint.

Armin Hokmi joue de toutes les variations possibles, allant d’un tempo qui s’emballe avant de retomber à une musique qui dérape, en passant par des gestes accordés sur des appuis volontairement dissonants. Tout concourt à déjouer l’uniformité. Pourtant, l’unisson finit toujours par reprendre le dessus et la lenteur s’impose. De cette répétition, davantage que de la transe, naît une forme d’hypnose, presque de sidération.

La maîtrise comme paradoxe
© Vahid Amanpour

L’œuvre impressionne autant qu’elle interroge. Elle révèle le talent considérable d’un artiste, révélation danse des Prix du Syndicat professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, qui contrôle chaque paramètre de son écriture. Cette perfection laisse cependant peu de place à l’accident, à la faille, à l’humanité enfouie de ces silhouettes dansantes.

En contrepoint, elle donne à voir un monde placé sous contrôle, où toute possibilité d’échappée semble condamnée, comme sous l’emprise d’un ordre invisible. Les interprètes, eux, forcent l’admiration. Rien ne vacille, malgré la technicité redoutable d’une écriture dont l’épure dissimule une exigence vertigineuse.

Envoyé spécial à Montpellier

Bazm (Répertoire) d’Armin Hokmi
Création mondiale
Opéra Comédie dans le cadre du festival Montpellier Danse
Les 26 & 27 juin 2026
durée 1h

Tournée
23 au 26 juillet 2026 à Radialsystem , Berlin, Allemagne (Première allemande)
6 au 8 novembre au Dansens Hus – Oslo, Norvège (Première norvégienne)

Concept, chorégraphie et direction artistique d’Armin Hokmi
Danse et interprétation – Louise Dahl, Even Eileraas,, Tasha Hess-Neustadt, Aline Lebrun, Gyeongjin Lee, Ángel Martinez Hernández, Adam Russell-Jones, Leonie Türke, Eline Chao Vaaje, Emmi Venna
Musique d’Helen Island, CARYO
Scénographie et conception lumière de Felipe Osorio Guzmán
Création lumière de Vito Walter
Directeur des répétitions – Ángel Martinez Hernández
Costumes de Moriah Askenaizer
Réalisation des costumes – L’atelier Bas et Hauts, Paris
Régisseur son – Fabien Minez
Conseil artistique – Jonas Maria Droste, Julie Guibert, Cecilio Orozco

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.