Le temps est capricieux en ce début juin à Luxembourg, oscillant entre orages et éclaircies. À l’intérieur du Grand Théâtre et du Théâtre des Capucins, en revanche, l’ambiance est à l’effervescence depuis une dizaine de jours. L’affiche du TalentLAB, jaune et violet, où le corps dédoublé en suspension de l’artiste israélien basé à Berlin Yotam Peled inonde la ville, donne le ton d’une fête bigarée de l’art vivant et de la création. Six équipes au tout début de leur projet s’affairent pour présenter, le dernier jour, les premiers fruits de leur réflexion. Certaines formes sont plus abouties que d’autres, mais ce n’est pas là la question. Ici, il ne s’agit pas d’atteindre un résultat ni de se mesurer aux autres, juste d’être à l’écoute du secteur et des besoins des artistes.
Un outil né d’un besoin réel

L’idée remonte à 2015. Tom Leick-Burns vient de reprendre la direction des Théâtres de la Ville et cherche comment une grande maison à la programmation très internationale peut contribuer concrètement au secteur local. Après de nombreux entretiens avec des artistes, un manque se dessine avec netteté, celui d’un temps d’expérimentation, de répétition, de résidence situé hors du parcours de création habituel, positionné tout au début du développement d’un projet. « C’était vraiment cette idée de donner un outil aux artistes qui correspondait à un besoin réel », résume le directeur.
Dans la foulée, Anne Legill, directrice adjointe, rappelle que le projet s’est aussi construit sur l’existant. Les fidélités nouées par l’ancien directeur, Franck Feitler, avec de nombreux artistes ont fourni une matière première précieuse. « L’idée, c’était de créer des ponts entre les artistes qui viennent régulièrement au théâtre et les artistes de la place, et de profiter de l’expertise de certains pour qu’il y ait un vrai volet de transmission. » Le modèle de coproduction développé par la maison a rapidement trouvé un prolongement logique : soutenir un artiste confirmé en coproduction d’un côté et le recruter comme parrain ou marraine du TalentLAB de l’autre.
Cette année, ce sont les chorégraphes et performeurs Sarah Baltzinger et Isaiah Wilson, les autrices et metteuses en scène Julie Berès et Lisa Guez, ainsi que la metteuse en scène d’opéra néerlandaise Kenza Koutchoukali qui ont suivi et accompagné les six équipes pendant dix jours, chacune et chacun apportant une expertise de terrain et une façon singulière d’habiter la transmission. Une réciprocité qui est aujourd’hui au cœur du projet.
102 candidatures, onze partenaires
Onze ans plus tard, la plateforme a grandi bien au-delà de ses frontières d’origine. Luxembourg est si petit que les régions voisines d’Allemagne, de France et de Belgique n’ont jamais été exclues des candidatures, mais très vite les dossiers ont commencé à arriver de partout. Cette année, 102 candidatures venues de 19 pays ont été reçues, contre une quarantaine lors des premières éditions. « On ne s’y attendait pas », admet Tom Leick-Burns. Un comité de lecture composé d’artistes associés pluridisciplinaires a d’abord réduit la sélection à 40 projets, soumis ensuite à un jury international réunissant partenaires associés, anciens participants et partenaires de la place.

Pour les dix ans du dispositif, les Théâtres de la Ville ont constitué un réseau de partenaires associés qui compte aujourd’hui onze maisons pluridisciplinaires engagées dans le soutien à la création, du Ballet du Nord CCN Roubaix Hauts-de-France au Berliner Ensemble en passant par le Sadler’s Wells de Londres. Ces partenaires se réunissent lors du week-end final, échangent sur leurs pratiques respectives et débattent de la façon dont les institutions peuvent mieux accompagner les artistes.
« C’est enrichissant pour tout le monde, commente Tom Leick-Burns. Des complémentarités naissent de là, des projets aussi, peut-être. » La soirée de formes courtes du samedi, ouverte aux anciens lauréats, prolonge cette logique de réseau tissé dans la durée, parce que, dit-il, « une fois passés au TalentLAB, ce n’est pas seulement les dix jours ». Quatre artistes y présentent des propositions, work in progress ou autre forme brève, qui témoignent du chemin parcouru depuis leur résidence, manière de renforcer ce que le directeur appelle « la communauté du TalentLAB ».
Le samedi soir, un parcours de decouvertes
Avant de voir les présentations des six projets en gestation, le samedi soir appartient aux anciens participants. Le parcours commence dans le hall du Grand Théâtre, dans l’escalier, où deux danseuses et un danseur apprivoisent d’abord l’espace chacun pour soi. Peu à peu les regards, les gestes et les mouvements se répondent, duos, trios et solos s’enchaînent selon une logique d’improvisation. À travers The Undergrounds of the Possible, Maya Balam Meyong explore ce qu’elle appelle les « écologies humaines », ces constellations de relations que nous tissons avec nous-mêmes, les autres et notre environnement. La pièce est une invitation à ralentir, à habiter autrement le temps et l’espace, à rencontrer l’autre non dans un rapport de jugement mais dans un mouvement de séduction et d’écoute.
Le trio guide ensuite les spectateurs vers le bar du théâtre, où les attend Alex H. Smith. Avec Within Resonance, le compositeur et multi-instrumentiste construit une partition à la fois vibrante et envoûtante, quelque part entre paysages sonores méditatifs et fusion classique-jazz, où piano et xylophone géant s’entrelacent en couches successives. On passe d’un spectacle à l’autre avec fluidité, comme si tout se fondait dans une seule matière.

Direction ensuite l’arrière-scène, où Yotam Peled attend en suspension dans les airs, accroché à un filin élastique. Dans un univers rouge sang, il voltige et retombe sans cesse, le corps comme un chiffon à la fois en chute libre et en quête d’un relèvement impossible. Destroy me propose un rituel de désintégration, une danse de l’entropie où des souvenirs disjoints et des cycles de mouvement articulés dans un harnais élastique font de l’épuisement, de la déconstruction et de l’oubli des modes de survie. La pièce dialogue avec ce que Peled nomme le « complexe d’Icare », ce schéma psychologique fait de croyance en sa propre invincibilité et de refus des limites, qui mène à la chute. C’est beau, c’est charnel, ça entre dans les chairs.
Dans la foulée, comme en réponse à ce corps qui, après avoir tenté de multiples fois de se relever, finit inerte au sol, Chris Moran présente Safelight. En 2003, Jamie est assassiné sur un lieu de rencontre gay à Dublin. Vingt ans plus tard, son frère John reconstitue, à travers des photographies et avec l’aide de Lucas, un immigré brésilien queer, l’histoire de son frère, les non-dits, les raisons de sa mort. Superposant passé et présent, ce duo d’une poésie sombre interroge la mémoire, la famille choisie et les limites de l’empathie face à la montée de la violence d’extrême droite en Irlande.
Le dimanche, six mondes en gestation
Le dimanche, c’est le moment de vérité, ou plutôt le moment de l’essai. « C’est un privilège énorme pour ces artistes, autant qu’un défi énorme, de partager ça avec un public », dit Tom Leick-Burns, qui prononce chaque année les mots d’introduction. Six équipes, six univers, vingt minutes chacune pour présenter le fruit d’une semaine préparatoire fin février et de dix jours de résidence intensive.
Aux Capucins d’abord, sous le compagnonnage de Simone Mousset, chorégraphe et ancienne porteuse de projet lors de la première édition, chaque projet interroge le monde à sa façon. Dans Data Trash Snack Bar, Dan Xu questionne l’omniprésence du virtuel. Sara Goerres, dans Chère Joséphine-Résistance, un mot récurrent, pose la question de la résistance et demande jusqu’où nos convictions peuvent dépasser notre propre sécurité. Enfin Louis Vanhaverbeke, Mélissa Mabesoon et Farida Amadou convoquent, dans une mise en abyme absurde du monde rural, un tracteur et un épouvantail qui se met à danser, avec l’écologie en ligne de mire.
Plus tard, le niveau de risque monte. La chorégraphe anglaise Becky Namgauds joue des codes du culte du corps et de l’idéal imposé par les réseaux sociaux, pousse ses danseurs-performeurs jusqu’à l’épuisement dans l’impossibilité assumée de déposer ses propres limites. La scène d’ouverture, faite de soubresauts et de mouvements saccadés extrêmement resserrés, atteint une virtuosité sidérante.
Vient alors la pièce la plus troublante de la journée. Dans Travessia, le duo brésilien Peter Arcanjo et Lucas França interroge la représentation de l’homme noir dans la société, la supposée évidence de la suspicion, la figure de l’homme noir gay qui n’a pas sa place, l’obligation de chorégraphier sa propre existence pour coller à des standards qui l’excluent. Leur prise de parole, leur manière de mettre en situation leur corps et leur représentation sont d’une rare lucidité, un vrai coup de poing. Enfin, dans Rosemary Brown and so-called dead de Toria Banks, un duo burlesque de pianistes ravive avec tendresse la mémoire d’une musicienne.
Dix minutes, des mots, une constellation

Après chaque présentation, le public dispose d’une dizaine de minutes pour réagir. Des mots sont lâchés librement, sans hiérarchie, qui forment ce que Tom Leick-Burns appelle une constellation où les artistes peuvent vérifier si ce qu’ils ont donné à voir correspond à ce qu’ils voulaient raconter. Ce sont ensuite eux qui orientent les retours et posent les questions là où ils en ont besoin.
Le format a mis du temps à trouver son équilibre. La méthode vient à l’origine de Koen Augustijnen, parrain de la première édition et chorégraphe qui avait étudié aux Pays-Bas une façon de donner du feedback dans le respect et la bienveillance, non pas « j’aime » ou « j’aime pas », mais ce qui a marché et ce qui n’a pas marché. Simone Mousset, qui faisait partie de la première édition, a progressivement pris en charge ces échanges et les a affinés au fil des années. « J’ai connu des débuts difficiles, des moments où le public prenait trop de place, où des choses étaient dites qui ne l’auraient pas dû », confie Tom Leick-Burns. Depuis que la formule s’est stabilisée avec Simone, dit-il, « ça dérape rarement ».
Le mot « cauchemar » lâché après le premier spectacle ? Ce n’est pas une attaque, c’est ce que la performance réveille, ce qu’elle convoque. Un mot seul peut s’entendre de mille façons. Ces compagnies ont peu joué et pour beaucoup d’entre elles, c’est leur toute première présentation publique. Le cadre tient parce qu’il est posé avec soin, chaque année, dès l’introduction. Et parce que le TalentLAB, depuis onze ans, a appris à protéger ce qui est fragile sans l’étouffer.