Serge Barbuscia © Gilbert Scotti

Serge Barbuscia : « Un théâtre est d’abord une famille d’esprit »

Du 4 au 25 juillet, le Théâtre du Balcon ouvre ses portes au cœur du Festival Off Avignon. Depuis plus de quarante ans, le metteur en scène y défend un théâtre de création, de compagnie et de transmission, où l'exigence artistique se conjugue avec un engagement constant en faveur de l'inclusion. Rencontre.
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Comment définiriez-vous aujourd’hui le Théâtre du Balcon ?

Serge Barbuscia : Il faut revenir à l’origine. J’ai créé ce théâtre parce que j’avais besoin d’un outil pour travailler et pour rester dans ma région, dans le Sud. Nous sommes dans une ville qui vit avec le théâtre pendant le Festival, et mon idée, il y a une quarantaine d’années, était d’y rester toute l’année, pas seulement au mois de juillet. Je voulais créer depuis mon territoire, au plus près des habitants. Dès le départ, nous avons affirmé notre volonté d’être un théâtre permanent. À l’époque, cela paraissait impensable. La plupart ne comprenaient pas qu’on reste le reste de l’année.

Le syndrome d'Ulysse - Serge Barbuscia - Ali Babar Kenjah © Gilbert Scotti
Le syndrome d’Ulysse de Serge Barbuscia & Ali Babar Kenjah © Gilbert Scotti

Pour faire exister ce lieu et lui donner sa force, nous avons fait venir des amis, des artistes avec qui une connivence s’est nouée. J’ai grandi avec ce théâtre et avec ceux que j’y ai accueillis. Un artiste que l’on reçoit n’est pas seulement quelqu’un que l’on accueille, c’est aussi quelqu’un que l’on rencontre et qui vous oblige à vous remettre en question.

Aujourd’hui, le Balcon est pleinement devenu ce lieu que j’imaginais. C’est un formidable outil de travail, avec une véritable salle de répétition indépendante de la salle de spectacle. Il permet à la fois de poursuivre notre travail de compagnie et d’accueillir d’autres équipes en résidence.

Au-delà de son fonctionnement, le Balcon dégage une convivialité particulière, presque un esprit de famille. D’où vient-il ?

Serge Barbuscia : C’est cela, le théâtre. Je ne comprends pas qu’il puisse ne pas représenter cet esprit. Le théâtre, ce sont d’abord des gens qui ont envie d’être ensemble et qui forment une famille d’esprit plutôt qu’une famille de sang, même si un peu de sang circule parfois. On invente un projet ensemble et le public s’inscrit dans cette famille.

Vient ensuite ce qui compte le plus à mes yeux. Le théâtre est un lieu d’inclusion. J’ai toujours voulu ouvrir mes propositions au plus grand nombre, y compris à ceux qui pourraient croire qu’ils n’y ont pas droit ou que ce n’est pas pour eux. Cette année, nous mettons notamment l’accent sur le handicap, un combat qui m’accompagne depuis toujours, avec deux spectacles et une grande rencontre professionnelle consacrée à l’inclusivité de l’emploi et du handicap. C’est notre ADN. On ne peut pas dire autrement.

Entre l’ADN que vous avez insufflé au départ et celui d’aujourd’hui, comment ce théâtre a-t-il grandi ?
L'étrangère - Camus - Barbuscia © Gilbert Scotti
L’Étrangère d’après Albert Camus, mise en scène de Jean-Baptiste Barbuscia © Gilbert Scotti

Serge Barbuscia : Prenez le handicap. Autour d’un texte sur l’autisme, nous avons pu accueillir des personnes autistes, organiser des forums et inviter des personnalités qui ont vécu cette différence. Cela a ouvert la porte à d’autres publics qui avaient besoin de cette inclusivité.

Les choses se bâtissent un pied après l’autre. Nous ne courons pas, nous vivons. Tout se construit par des rencontres, parfois anodines, qui en appellent d’autres. À l’intérieur de cette démarche demeure notre exigence artistique. Ce que nous apportons comme artistes et comme compagnie compte tout autant, car nos spectacles vont à la rencontre de ces personnes. Les croisements se font aussi à travers nos propositions.

En plus de quarante ans, quels moments vous semblent avoir marqué la compagnie et le théâtre ?

Serge Barbuscia : Tout cela est intimement lié. La compagnie est au cœur du théâtre. Sans elle, ce ne serait pas le même lieu. Je n’y serais d’ailleurs pas resté si je n’avais pas pu continuer à créer.

Être une compagnie m’a aussi obligé à réfléchir à la manière d’accueillir les autres, en connaissant les difficultés de ce métier. Lorsque nous avons décidé de ne jamais louer la salle, c’était un choix fort. Nous accueillons toujours les équipes dans un cadre de coréalisation afin de partager le risque avec elles plutôt que de les laisser seules.

Parmi les grands moments, il y a eu Victor Hugo le visionnaire, créé il y a trente ans dans la carrière des Taillades avec l’Orchestre d’Avignon, autour des textes politiques de Victor Hugo. Ce spectacle a beaucoup tourné, en Chine, en Corée, en Amérique du Sud et au Luxembourg. Là-bas, l’orchestre réunissait presque autant de nationalités que de musiciens. Je n’ai sans doute jamais entendu autant de langues se croiser.

Il y a aussi eu en 1989 Plume, d’après Henri Michaux, qui m’a valu le Prix du Off avant de tourner dans le monde entier.

Le Souffle d’Avignon occupe une place particulière dans votre parcours. Que défend ce rendez-vous ?

Serge Barbuscia : ce pas de côté est né pendant l’année du Covid, lorsque tout s’était arrêté. J’ai imaginé un projet au Palais des papes, d’abord dans le cloître, aujourd’hui dans les jardins. Nous y défendons l’écriture contemporaine.

C’est l’un des rares projets qui créent une passerelle entre le Off et le In. Le Festival d’Avignon lui consacre une soirée dans sa programmation officielle tout en restant ouvert à des artistes très différents. Cette année, le Québec nous rejoint. L’entrée est libre et tous les artistes sont rémunérés. J’y tiens beaucoup, parce que c’est aussi une question d’éthique.

Comment le Balcon parvient-il à tenir son choix de ne jamais louer la salle ?
La ménagerie de verre - Tennessee Williams - Philippe Person © Juliette Ramirez
La Ménagerie de verre de Tennessee Williams, mise en scène de Philippe Person © Juliette Ramirez

Serge Barbuscia : On braque des banques. (Rires) Plus sérieusement, nous sommes toujours en difficulté. Il faut sans cesse se battre pour obtenir des aides. Nous bénéficions d’une convention avec la Ville d’Avignon et le Département, de soutiens de la DRAC, de la Région, de l’Adami et de la SACD. C’est cet ensemble qui nous permet de tenir. Comme beaucoup de compagnies, nous avançons grâce à plusieurs soutiens. Le fait d’être à la fois une compagnie et un théâtre rend les choses complexes, mais c’est aussi ce qui fait la singularité du Balcon.

Comment choisissez-vous les spectacles que vous accueillez pendant le Festival ?

Serge Barbuscia : Il existe presque toujours un lien tissé en amont, avec des compagnies, des auteurs ou des artistes que nous connaissons déjà. Une confiance réciproque s’est installée. Ensuite, nous cherchons une ligne afin que le public puisse s’y retrouver. Les spectacles empruntent des chemins différents, mais ils dialoguent entre eux.

Cette année, nous accueillons La Ménagerie de verre de Philippe Person, que je reçois depuis toujours et avec qui j’ai même tourné. Il y a Frank Hoffmann, venu du Luxembourg avec La Peste, qui fait écho à L’Étrangère, deux textes d’Albert Camus, un auteur profondément lié à notre région. Nous recevons également Charlotte, signé Thierry Surace d’après David Foenkinos, Voltige de Dorine Bourneton, qui dans une mise en scène d’Éric Métayer, raconte son parcours de femme paraplégique, ainsi que Le Village des sourds, mis en scène par Catherine Schaub d’après Léonore Confino. Ici, personne n’est là par hasard.

Vous parlez autant de famille que d’exigence ?

Serge Barbuscia : Bien sûr. Léonore Confino, Éric Métayer, Thierry Surace, Philippe Person ou Frank Hoffmann sont des artistes exigeants, sincères et profondément habités. Ce qui nous relie, pour employer un mot de chez moi, c’est que personne n’est dans l’esbroufe. Nous faisons notre travail du mieux possible et défendons nos sujets jusqu’au bout. Nous questionnons tout le monde. Cette exigence, nous continuons à la porter, même si elle devient de plus en plus difficile à tenir. Il ne faut jamais oublier que le théâtre est un art vivant. Le plus important, c’est d’être vivant.

Vous portez ce lieu depuis plus de quarante ans. Comment imaginez-vous son avenir ?
Voltige-Dorine Bourneton © Fabienne Rappeneau
Voltige de Dorine Bourneton, mise en scène d’Éric Métayer © Fabienne Rappeneau

Serge Barbuscia : Je viens de créer Le Syndrome d’Ulysse, un spectacle qui a beaucoup compté pour moi. Ce sont toujours les spectacles qui me donnent envie d’avancer. J’ai aussi la chance d’avoir Jean-Baptiste, l’un de mes fils, qui prend désormais une vraie place au théâtre. Dans cette idée de transmission, il y a bien sûr le geste de transmettre, mais aussi le bonheur de voir quelqu’un capable, un jour, de poursuivre l’histoire de cette compagnie et de ce lieu. Il m’apporte énormément de jeunesse et des projets qui ne sont pas les miens, notamment autour de la musique. Tant que j’aurai la pêche, je continuerai.

Se remettre en question en permanence semble être une nécessité pour vous ?

Serge Barbuscia : C’est essentiel. J’ai même l’impression de ne rien savoir. J’ai mis en scène une cinquantaine de spectacles et, chaque fois que j’en commence un, je me persuade que je n’y arriverai pas. Je doute énormément. Je traverse des phases de doute terribles avant que les choses ne trouvent leur place.

Ce doute est indispensable. J’interroge le monde, mais je m’interroge aussi moi-même. Sinon, cela n’aurait plus aucun intérêt. C’est un métier de curieux. Si l’on cesse de l’être, il faut arrêter. Voir aujourd’hui un jeune assistant sortir du Conservatoire et commencer à éclore est un véritable bonheur. Si c’était un jardin, je verrais la fleur arriver.

Si vous deviez convaincre un spectateur de pousser la porte du Balcon ?

Serge Barbuscia : Je lui dirais de venir chez lui. Quand les spectateurs sont ici, ils ne sont pas au Balcon, ils sont chez eux. N’ayez pas peur de venir chez vous. On dit souvent : « Faites comme chez vous. » C’est exactement cet esprit. Ce que j’espère, c’est que personne ne se dise que ce lieu n’est pas pour lui. Qu’il aime ou non ce qu’il verra n’a finalement pas d’importance. La maison existe. La proposition, c’est autre chose.


Théatre du Balcon
Festival Off Avignon
du 4 au 25 juillet 2026

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