Catherine Schaub © DR

Catherine Schaub : « Avec Le Poisson-Scorpion, on apprend à se tenir debout autrement »

Avec ce nouvel opus autour de l’œuvre de Nicolas Bouvier, créé le 4 novembre au Théâtre de Carouge, la metteuse en scène Catherine Schaub poursuit son compagnonnage avec Samuel Labarthe. Après L’Usage du monde, ce deuxième volet plonge dans l’intimité de l’écrivain suisse : un voyage introspectif, entre fièvre et lumière.
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Comment est née votre collaboration avec Samuel Labarthe ?

Catherine Schaub : Notre rencontre s’est faite dans le cadre de L’Invitation aux voyages, un festival littéraire à Biarritz, co-dirigé par Claire Borotra et Anne Rotenberg. C’était il y a sept ans, lors d’une lecture de L’Usage du monde. Ce fut un vrai coup de foudre artistique, nous nous sommes immédiatement compris.

Samuel avait L’Usage du monde sur sa table de chevet depuis longtemps et rêvait d’en faire un spectacle. nous nous y sommes attelés et nous l’avons joué plus de 220 fois. Puis l’idée d’une trilogie autour de Nicolas Bouvier s’est imposée naturellement. Le Théâtre de Carouge, en Suisse – terre de Bouvier – s’est imposé comme une évidence pour nous accompagner sur cette trilogie et créer ce deuxième opus.

Qui est Thierry Vernet, qu’évoque Nicolas Bouvier dans ces récits de voyage ?
© Carole Parodi

Catherine Schaub : C’est une figure essentielle, presque fraternelle. Thierry Vernet était le compagnon de route, l’alter ego artistique de Nicolas Bouvier. Ensemble, ils sont partis de Genève en 1953, à bord d’une minuscule Fiat Topolino, pour rejoindre l’Inde. Ils avaient très peu d’argent, mais une soif absolue de découverte.

Thierry Vernet peignait et vendait ses aquarelles pour financer le voyage ; Bouvier écrivait et travaillait notamment dans des ambassades. Ensemble, ils ont enregistré, avec un vieux Nagra, les musiques traditionnelles de chaque pays traversé, un véritable trésor aujourd’hui conservé à la Bibliothèque de Genève, avec leurs dessins, photos et carnets.

Mais en 1955, à Ceylan, leurs chemins se séparent. Thierry Vernet rentre à Genève après avoir rencontré la femme de sa vie. Bouvier, lui, reste seul. C’est le point de départ du Poisson-Scorpion, le récit de cette solitude et de cette descente en soi.

Qu’est-ce qui distingue Le Poisson-Scorpion de L’Usage du monde ?

Catherine Schaub : L’Usage du monde est un récit de voyage : il parle d’altérité, de l’autre, de paysages, de rencontres, d’ouverture. Le Poisson-Scorpion est, au contraire, un voyage intérieur.

À Ceylan, Bouvier se retrouve seul, sans argent, malade, dans une chambre d’hôtel à Galle, sur la côte sud du Sri Lanka. Son ami est parti, la femme de sa vie vient de lui annoncer qu’elle allait se marier. Il sombre lentement dans la fièvre et la dépression, tombe malade et reste neuf mois prisonnier de cette île et de ses démons.

Mais ce n’est pas un texte triste. Il y a une lumière, un humour, une tendresse infinie. Bouvier parle aux insectes, aux scorpions, aux cafards avec une douceur désarmante. Il transforme sa solitude en matière poétique. C’est un texte d’abandon, d’humilité, une descente en soi où l’on apprend à se tenir debout autrement. Et, contrairement à L’Usage du monde, il ne l’a pas écrit sur le vif, mais vingt-cinq ans plus tard.

Comment avez-vous transposé ce texte sur scène ?

Catherine Schaub : L’adaptation est signée Anne Rotenberg et Gérald Sibleyras, qui ont l’art de rendre vivants les textes littéraires sans les trahir. Avec Samuel, nous faisons un long travail à la table pour ajuster la musicalité de la langue, puis nous passons au plateau.

J’ai voulu créer un univers sensoriel où le spectateur puisse ressentir la moiteur, la chaleur, la végétation, les sons, les insectes… Tout respire le Sri Lanka des années 1950. Il y a de la vidéo, une lumière ciselée très travaillée et une musique originale inspirée des sonorités du sud de l’Inde. Samuel porte le texte. Et moi, je lui construis un écrin, un monde autour.

Comment décririez-vous votre complicité avec Samuel Labarthe ?

Catherine Schaub : Samuel est un Stradivarius. Il possède une technique rare et une sensibilité extrême. Avec lui, la littérature devient charnelle. Il la fait entendre sans la figer, en plongeant dans le texte avec une intensité totale, entre fièvre et lucidité. C’est un bonheur absolu de travailler avec lui.

Créer au Théâtre de Carouge, qu’est-ce que cela représente ?
© Carole Parodi

Catherine Schaub : C’est, pour moi, un des meilleurs théâtres au monde pour créer. Jean Liermier, son directeur, a instauré un esprit de bienveillance, de confiance et de liberté extraordinaire. Tout y est pensé : les salles de travail, l’atelier de construction, les moyens techniques, la disponibilité des équipes techniques et administratives, jusqu’à la cuisine, car toute l’équipe du théâtre partage les repas, préparés avec attention par un excellent cuisinier.

Les techniciens sont heureux, compétents, à l’écoute. On peut travailler jour et nuit, on est nourri, entouré, soutenu. C’est un modèle de ce que devrait être un théâtre de création.

Y a-t-il d’autres événements autour de la création du Poisson-Scorpion ?

Catherine Schaub : En effet, le théâtre organise plusieurs événements pour prolonger le voyage : expositions, lectures et rencontres. On peut, par exemple, découvrir une exposition de dessins de Thierry Vernet sur le parvis.

Nicolas Bouvier est une véritable figure nationale, étudiée à l’école. Il attire aussi bien les curieux et les passionnés que les novices. Les représentations sont d’ores et déjà complètes. À Carouge, ce n’est pas un public de consommation : les spectateurs viennent pour échanger, débattre et partager leurs impressions.

En cela, l’esprit du lieu rappelle celui de la Cartoucherie à Paris : un espace de vie, d’idées et de partage. Les spectateurs viennent nous parler après les représentations, on se retrouve autour du foyer-bar et on échange. Cette proximité est précieuse et fait pleinement partie de la démarche artistique.

Quels sont vos prochains projets ?

Catherine Schaub : En ce moment, Ailleurs, après, une merveilleuse pièce d’Arnaud Bédouet que j’ai mise en scène, se joue au Théâtre Montparnasse. Et je prépare Et puis le feu, un texte de Véronique Olmi. C’est une grande histoire d’amour sur fond de guerre, portée par deux jeunes acteurs issus de l’école du Théâtre National de Bretagne – Rennes.

Une écriture bouleversante, pudique, qui parle du désir, de la perte, et de ce qu’il reste quand tout brûle. J’aime ces textes qui affrontent la fragilité du monde avec beauté.


Le Poisson-Scorpion de Nicolas Bouvier
Théâtre de Carouge
Du 4 novembre 2025 au 1 février 2026 – Relâches exceptionnelles du 22 décembre 2025 au 12 janvier 2026
durée 1h12

Mise en scènede Catherine Schaub
Sur une idée originale de et avec Samuel Labarthe
Adaptation Ad’ nne Rotenberg, Gérald Stehr et Samuel Labarthe
Scénographie de James Brandily
Lumières de César Godefroy
Univers sonore d’Aldo Gilbert
Vidéo de Mathias Delfau
Régie générale en tournée – Fouad Souaker, Régie lumière en tournée – Alexandre Milcent
et égie vidéo en tournée – Zita Cochet

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