« Ce n’est pas un effort qu’on nous demande, c’est un sacrifice »
Christophe Rauck
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Christophe Rauck : Combatif. Je ne suis pas du genre à désespérer.
Concrètement, quel est aujourd’hui l’impact financier des annonces du ministère sur le théâtre ?
Christophe Rauck – Il faut d’abord distinguer les choses : ce ne sont pas des coupes, c’est un gel, un surgel. Une coupe est définitive, alors qu’un gel peut, en théorie, être levé. Celui qui nous touche représente 13 % de notre subvention, soit environ 630 000 euros. Si l’on ajoute les 170 000 euros retirés en mai, nous arrivons à près de 800 000 euros. Cette décision tombe en juillet, en plein milieu de l’année, alors que tout est déjà engagé. Les budgets sont votés, les contrats signés, les spectacles programmés. C’est extrêmement violent. Aujourd’hui, je ne sais pas comment nous allons terminer l’exercice.
Le plus absurde, c’est qu’annuler des spectacles nous coûterait encore davantage que d’assumer un déficit. Nous devrons malgré tout payer les compagnies engagées. En ne jouant pas, elles perdront le bénéfice du crédit d’impôt. Certaines, qui sont en pleine création, seront contraintes d’abandonner non seulement le spectacle qu’elles préparent, mais aussi la tournée qui doit suivre. Les conséquences dépassent donc largement notre seul établissement.
Il faut aussi comprendre que nos saisons s’inscrivent sur deux exercices. Nous travaillons déjà sur 2027 et 2028. Ce qui est décidé aujourd’hui pour 2026 pèsera mécaniquement sur 2027. Nous risquons de perdre des représentations, mais aussi des créations qui ne verront jamais le jour. C’est un calcul absurde. Nous sommes face à des vases communicants. Si ce n’est plus le théâtre qui assume la dépense, ce sera l’État qui la prendra en charge autrement, à travers le chômage partiel, l’intermittence ou d’autres dispositifs. Il ne réalise aucune économie réelle. Il ne fait que déplacer la dépense d’un poste à un autre.
Quels sont aujourd’hui les moyens d’éviter cette hécatombe ?
Christophe Rauck : Il faut que les élus prennent la parole. Il faut aussi que le président de la République et la ministre de la Culture prennent conscience que ce qu’on nous demande n’est pas un effort, mais un véritable sacrifice. Lorsqu’on met des équipes à terre, lorsqu’on prive des artistes de leur travail, on ne crée plus de richesse. On détruit au contraire une activité qui bénéficiait à tout le monde.
Il faut regarder l’ensemble de l’écosystème. Il y a bien sûr les compagnies, les artistes, mais aussi tous les acteurs qui vivent autour de nos théâtres. Beaucoup de lieux se sont transformés ces dernières années. On y vient pour voir un spectacle, et aussi pour y passer une soirée. Les spectateurs se retrouvent autour d’un repas, d’un verre. Certains fréquentent la librairie, d’autres prennent le temps d’échanger entre eux mais aussi avec les artistes. Ces établissements participent pleinement à la vie des villes. Mais le plus grave est ailleurs. Ce qui risque d’être brisé, c’est une dynamique construite depuis des années. Les centres dramatiques nationaux sont au cœur des productions et des coproductions, de la circulation des œuvres et de l’accompagnement des artistes. Si ces lieux s’affaiblissent, c’est toute la chaîne de la création qui vacille.
C’est-à-dire ?
Christophe Rauck : Un spectacle comme L’Hors-présence de Tiphaine Raffier, présenté aujourd’hui au Festival d’Avignon, ne pourrait plus voir le jour. Derrière cette création, il y a des résidences, des répétitions, des coproductions entre plusieurs théâtres, des équipes qui prennent le risque d’accompagner un projet avant même de savoir quel sera son parcours. C’est précisément le rôle des centres dramatiques nationaux mais aussi d’autres structures qui sont elles aussi impactées par ce gel. Nous permettons aux artistes de créer, nous partageons le risque financier, nous accompagnons ensuite la diffusion des spectacles sur tout le territoire.
Si nous n’avons plus les moyens d’assumer cette mission, ce ne sont pas seulement quelques établissements qui seront fragilisés mais bien les créations de demain qui n’auront plus lieu. Ce que l’on applaudit aujourd’hui à Avignon est le fruit de ce patient travail collectif. C’est cette chaîne de la création qui est aujourd’hui menacée.
Un autre modèle est-il aujourd’hui envisageable ?
Christophe Rauck : Je ne vois pas d’autre modèle, à moins de transformer profondément le système. Cela supposerait de revoir la fiscalité, mais aussi les habitudes et les mentalités, en allant vers un modèle davantage fondé sur le mécénat, à l’image de ce qui existe aux États-Unis. Mais notre histoire est différente. Nous ne sommes pas une société anglo-saxonne où le mécénat individuel fait partie de la culture depuis longtemps. En France, le soutien à l’intérêt général s’est historiquement construit autrement.
Et, très concrètement, nous ne sommes pas prêts. Le cadre fiscal manque encore de lisibilité. Les établissements ne disposent ni des moyens administratifs ni des outils nécessaires pour développer cette ressource. Si l’État souhaite réellement faire évoluer le modèle, il devra créer les conditions administratives et institutionnelles qui permettront ce changement.
Les mobilisations actuelles, notamment autour d’un moratoire sur les coupes et de la revendication d’un budget de la Culture porté à 1 % du budget de l’État, vous paraissent-elles nécessaires ?
Christophe Rauck : Demander un moratoire a du sens. Depuis des mois, les annonces de réduction s’enchaînent. À un moment, il faut arrêter cette mécanique. Ce qui me frappe surtout, c’est que les établissements aujourd’hui visés appartiennent presque tous au réseau de la décentralisation culturelle. Ce n’est pas un hasard. Derrière ces gels, c’est bien cette politique qui est fragilisée. Tous ces lieux travaillent avec les DRAC, au plus près des territoires. Depuis plus de soixante ans, cette organisation permet à la création de circuler partout en France, d’accompagner les artistes, de produire des spectacles, d’aller à la rencontre des publics d’être au cœur de la politique de décentralisation de l’art et de la Culture dans tout le pays.
C’est donc bien davantage que le budget de quelques établissements qui est en jeu mais un modèle culturel qui a fait ses preuves et qui irrigue les territoires depuis des décennies. Si ce gel devait finalement être maintenu, nous serions, à un moment ou à un autre, contraints de mettre la clé sous la porte. Et c’est cela que je trouve profondément incompréhensible. Nous venons de retrouver un théâtre entièrement rénové. Après plusieurs années de travaux, ne déchirons pas cette nouvelle page du Théâtre Nanterre-Amandiers, qui est en train de s’écrire avec une équipe formidable, des artistes talentueux et un public toujours curieux.



