Marion Colléter © DR

Un secteur en crise – Épisode 22 : Marion Colléter

Depuis l’annonce du retrait de la région des Pays de la Loire en décembre 2024, le Cndc d'Angers ne dispose plus de disponible artistique (hors des activités de l’école). À la tête de ce lieu qui réunit un centre chorégraphique national, un théâtre et une école supérieure, la directrice déléguée décrit les conséquences concrètes d'un modèle où il faut désormais trouver les financements avant même de pouvoir créer.
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« Aujourd’hui, nous démarrons chaque année avec un disponible artistique à zéro »

Marion Colléter, directrice déléguée du Cndc d’Angers, centre chorégraphique national
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?

Marion Colléter : Il est multiple. Il y a de la résilience, mais aussi beaucoup de combativité et de solidarité. Pour nous, les difficultés liées à l’arrêt des subventions décidées par la présidente de la Région des Pays de la Loire remontent à un an et demi déjà. Nous avons en quelque sorte passé un cap, même si les conséquences restent bien actuelles. Malgré des vagues de colère à chaque nouvelle annonce de coupes brutales, il y a ces pics d’enthousiasme très forts, quand je me retrouve dans une salle pleine devant une œuvre qui marque et où l’on sent quelque chose de partagé avec le public. Ces moments-là, sur le terrain, me redonnent une vraie confiance dans notre capacité à agir ensemble, notamment avec ces citoyen·nes devenu·es publics. Je repense souvent à une phrase de Maguy Marin : « Ce n’est pas parce que tout est dur autour que tu ne peux pas percer un trou. » C’est cette idée qui continue de nous porter.

Concrètement, quel a été l’impact de la décision de la région ?

Marion Colléter : Il a été énorme et brutal. En décembre 2024, sans concertation, la région a décidé de supprimer son soutien à quasiment toutes les structures culturelles (compagnies et lieux) des Pays de la Loire, dont le Cndc. Nous avons perdu 130 000 euros : 123 500 euros de subvention de fonctionnement et entre 5 000 et 10 000 euros (variable en fonction des saisons) destinés à la programmation de compagnies régionales. Cette annonce concernait les financements de 2025. En janvier, nous sommes repartis avec un budget déficitaire de ce montant. Ces 130 000 euros correspondaient exactement à notre disponible artistique pour commencer l’année.

Une coupe sur le fonctionnement déstabilise bien davantage qu’une baisse ciblée, car elle fait disparaître d’un seul coup toute la marge qui permet de créer de l’activité sur le long terme sans l’attente de financement spécifique et ponctuel ; c’est-à-dire pourvoir penser et développer un projet artistique sur la durée sans le remettre en question chaque année. Dans le cas d’un CCN, c’est également perdre la capacité de production des œuvres de sa direction, l’une de ses missions premières !

Comment avez-vous réussi à compenser ce manque ?

Marion Colléter : J’ai travaillé avec la DRAC Pays de la Loire et la ville d’Angers pour construire, notamment grâce au dispositif Mieux produire, mieux diffuser, un budget commun supplémentaire. J’ai multiplié les réponses aux appels à projets : le Fonds Festival, les dispositifs Quartiers politique de la ville, le dispositif Culture Pro, et développé un peu de mécénat local supplémentaire.

Mais le mécénat reste, lui aussi, lié à des projets précis. Il accompagne par exemple les créations de Noé Soulier, ainsi que l’insertion professionnelle des jeunes artistes issus de notre école grâce au soutien de la Fondation de France. C’est d’ailleurs une situation assez révélatrice du peu de moyens publics dédiés à la danse. Contrairement aux écoles de théâtre, il n’existe aucun financement d’État consacré à l’insertion des jeunes danseur·euses et chorégraphes.

Mais toutes ces enveloppes demeurent modestes et surtout rien n’est pérenne. En 2026, j’ai dû repartir négocier chaque financement, y compris avec la ville, qui n’avait pas prévu de reconduire son effort, mais a été, une fois encore, à l’écoute de la situation et dans un travail collaboratif avec la DRAC. Une grande partie de notre temps est désormais consacrée à convaincre, expliquer et reconstruire ces financements.

Ce basculement vers le financement au projet change-t-il la nature même de votre mission ?

Marion Colléter : Profondément. Le problème n’est pas seulement la perte d’argent, mais la substitution d’une logique de confiance sur le long terme (subvention de fonctionnement) par une logique de justification permanente (subvention au projet).

De plus, ces appels à projets imposent leurs cadres et réduisent notre liberté d’action. Ils rendent plus difficile la prise de risque, l’accompagnement des artistes dans la durée ou la construction de coopérations durables. Or un centre chorégraphique national est d’abord une maison de création. Aujourd’hui, nous démarrons chaque année avec un disponible artistique à zéro. Préserver des financements de fonctionnement, c’est préserver une capacité d’initiative, d’expérimentation et d’anticipation. C’est aussi permettre aux équipes de consacrer leur énergie à l’accompagnement des artistes, des publics et des étudiant·es pour une école comme la nôtre, plutôt qu’à la recherche permanente des moyens nécessaires pour faire exister les projets.

Quel est l’impact sur les compagnies que le Cndc accompagne ?

Marion Colléter : Mon premier choix a été de ne déprogrammer aucune compagnie. Tout ce qui était engagé a été maintenu. Toute l’équipe a travaillé à réduire les dépenses ailleurs, y compris en revoyant certains aspects du fonctionnement des bâtiments, afin de préserver les artistes que nous nous étions engagés à accueillir. Mais depuis le retrait de la région, il ne nous reste plus que les 55 000 euros de l’enveloppe Accueil Studio pour soutenir les compagnies indépendantes. Avant, j’arrivais toujours à augmenter cette enveloppe de 20 000 à 30 000 euros. Aujourd’hui, ces 55 000 euros représentent à peine six coproductions, avec des montants très modestes.

C’est frustrant, parce que le Cndc est un outil exceptionnel. Nous accueillons chaque saison environ quarante-cinq compagnies en résidence, dont 50 % viennent de la région. Nous continuons à partager cet outil autant que possible, mais nous n’avons plus les moyens correspondant à cet équipement. Les contraintes financières pèsent encore davantage sur les compagnies que sur les lieux. J’essaie donc de compenser cette fragilité par un dialogue aussi transparent que possible avec les équipes artistiques.

Un autre modèle est-il aujourd’hui envisageable ?

Marion Colléter : L’absence de politiques publiques de la culture lisibles, ambitieuses et assumées rend l’adaptation difficile. J’espère que la campagne présidentielle permettra de remettre ces questions au cœur du débat. Tant que le service public de la culture ne sera pas pleinement défendu, il sera difficile d’inventer sereinement de nouvelles manières de faire. Envisager de nouveaux modèles alors que nous sommes en crise presque structurelle depuis plusieurs années est difficile. C’est pour ça que le Syndeac appelle notamment à un moratoire immédiat sur les réductions budgétaires et à un plan de refinancement du service public de la culture.

Il faut retrouver une relation de confiance entre les responsables politiques, les acteurs culturels et les citoyen·nes. C’est ce triangle qu’il faut reconstruire. Ces derniers temps, nous avons beaucoup insisté sur le poids économique de la culture. C’était nécessaire. Mais il faut aussi rappeler qu’elle crée du lien, nourrit le débat démocratique et participe à la réflexion collective. C’est tout aussi essentiel dans une société polarisée.

Comment toucher celles et ceux qui ne franchissent jamais la porte d’un théâtre ou d’une structure artistique ?

Marion Colléter : Je crois qu’il faut moins expliquer et davantage faire vivre l’expérience. En juin, nous avons organisé Générations Cndc un événement gratuit dans l’espace public où de jeunes chorégraphes issus de notre école présentaient leur premier projet. Des habitants qui ne savaient même pas ce qu’était le Cndc sont restés avec nous pendant trois jours, simplement par curiosité. Cette curiosité existe. Il faut lui offrir des endroits où elle peut se déployer. C’est aussi pour cela que je résiste, lorsque nos tutelles nous encouragent à augmenter les tarifs. Le prix du billet reste une véritable barrière.

Maguy Marin dit qu’il faut agrandir son monde en permanence. C’est ce que nous essayons de faire. Je n’aime d’ailleurs pas parler de « nos publics », parce que cela suppose qu’ils sont déjà là. Il faut aller vers eux, par la gratuité, par la pratique, par d’autres médias, la rencontre avec l’œuvre peut être aussi une finalité et pas seulement la première porte d’entrée.

Vous évoquez la nécessité de s’adapter. Jusqu’où peut-on le faire ?

Marion Colléter : Je crois qu’il y a un véritable changement de paradigme à engager. Il ne s’agit pas de défendre à l’identique un modèle construit il y a quatre-vingts ans, mais de lui permettre d’évoluer. Pour réussir cette transformation, il nous faut du temps, de la confiance et une assurance de financements sur le long terme.


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