Martin Kergoulay © DR

Un secteur eu crise – Épisode 6 : Martin Kergoulay

Les coupes budgétaires ne frappent pas seulement les théâtres. Elles menacent aussi les compagnies qui en dépendent, leurs salariés, leurs tournées et, par ricochet, les lieux qu'elles font vivre sur les territoires. Co-directeur de la compagnie Le K, Martin Kergourlay décrit une réaction en chaîne qui pourrait fragiliser jusqu'au Moulin de l'Hydre, le lieu de création de la compagnie installé en Normandie.
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« Même une chose signée, une somme promise, n’est plus certaine »

Martin Kergourlay 
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?

Martin Kergourlay : Je suis très inquiet et très en colère. En colère d’abord parce que la compagnie traverse une période exceptionnelle. Nous n’avons jamais eu autant d’activité, autant de représentations, ni autant de propositions de la part de lieux de toutes tailles. Le vent est clairement en notre faveur. Molière et ses masques connaît un très beau parcours. Nous atteindrons la centième représentation cette année, puis la cent cinquantième d’ici la fin de la saison prochaine. Le spectacle nous permet d’élargir considérablement notre réseau.

Dans le même temps, Le Livre de K, qui représente un véritable pari artistique et esthétique pour Simon Falguières, a été remarquablement accueilli lors de sa création au Théâtre de la Cité à Toulouse, en novembre dernier. La saison prochaine, il doit partir pour une quarantaine de dates avec des partenaires historiques et fidèles comme Nanterre-Amandiers, Évreux, Angers, Dijon ou encore le TNP.

Par Ailleurs, Simon prépare également une nouvelle création à la Comédie-Française. Autrement dit, la compagnie est dans une dynamique de développement très forte. Jusqu’à l’annonce de ces coupes, tout semblait réuni pour envisager l’avenir sereinement. Aujourd’hui, je ne sais plus du tout de quoi sera fait notre avenir.

Concrètement, en quoi ces coupes mettent-elles la compagnie en danger alors que tout semble aller pour le mieux ?

Martin Kergourlay : Le Livre de K est une création d’envergure. C’est un spectacle qui mobilise un plateau important, un long temps de répétition et un budget de production conséquent. Il a pu voir le jour grâce, pour près d’un quart de son financement, au crédit d’impôt, ce dispositif porté conjointement par le ministère de la Culture et Bercy qui permet de rembourser une partie des dépenses engagées sur les productions les plus ambitieuses. Obtenir ce crédit d’impôt représente un travail considérable. Nous avons constitué ce dossier pendant plusieurs années afin de sécuriser la production. Le dispositif avait déjà été fragilisé l’an dernier, mais il avait finalement été maintenu.

Aujourd’hui, notre plan est simple. Nous avons joué six représentations à Toulouse. Quinze autres sont prévues à Nanterre-Amandiers à la rentrée avant le début de la tournée. Si ces représentations ne peuvent finalement pas avoir lieu, la compagnie perd automatiquement le bénéfice du crédit d’impôt, soit plus de 100 000 euros. C’est là que tout bascule. Alors même que notre développement n’a jamais été aussi solide, nos perspectives deviennent extrêmement sombres. Je ne vois tout simplement pas comment nous pourrions boucler l’exercice 2026 avec un déficit supplémentaire de 100 000 euros.

Quelles seraient les conséquences concrètes s’il n’y a pas de dégel ?

Martin Kergourlay : Nous ne connaîtrons la décision qu’en septembre. Il ne nous restera alors que trois mois pour tenter de nous retourner avant la clôture de l’exercice. Très concrètement, je ne vois pas d’autre solution que d’annuler la reprise du Livre de K. Cela représente immédiatement quinze jours de travail supprimés pour l’ensemble de nos salariés. Si les quinze représentations prévues à Nanterre-Amandiers disparaissent, je ne sais même plus si la tournée pourra avoir lieu, ni dans quelles conditions.

Les conséquences seraient évidemment très lourdes pour la compagnie et pour nos salariés permanents. Je ne sais pas comment nous pourrions continuer à assurer leurs rémunérations. Mais ce sont surtout les vingt-cinq intermittents qui travaillent avec nous qui seraient frappés de plein fouet. Du jour au lendemain, chacun perdrait entre 200 et 250 heures de travail, soit environ la moitié d’une année d’intermittence. Comme les dates de renouvellement diffèrent selon les personnes, cette perte pourrait être dramatique pour certains d’entre eux.

Quels sont aujourd’hui les moyens de se mobiliser pour éviter cette hécatombe ?

Martin Kergourlay : Aujourd’hui, l’enjeu est d’abord politique. La ministre de la Culture affirme vouloir défendre notre cause auprès de Bercy. Le Syndeac a mis en place plusieurs outils pour obtenir le dégel des crédits et l’annulation de ces coupes, notamment une pétition et un QR code qui permettent de mesurer l’ampleur de la mobilisation. Il demande aussi un véritable moratoire afin d’ouvrir une discussion de fond avec les ministères concernés. Des courriers ont été adressés au président de la République, au Premier ministre et aux différents ministres.

Les élus commencent eux aussi à se saisir du sujet. Chacun peut interpeller son maire, son conseiller départemental, régional ou son député pour lui faire mesurer le cataclysme qui s’annonce.

On parle beaucoup des vingt-huit établissements directement touchés. En réalité, ils ne sont que la partie visible de l’iceberg. Derrière chacun d’eux gravitent des dizaines de compagnies, d’équipes artistiques, de techniciens, d’administrateurs et de partenaires qui subiront les mêmes conséquences.

Il y a surtout quelque chose de profondément inédit. En annulant des subventions allouées en cours d’exercice, l’État crée une forme de jurisprudence. C’est une violence considérable pour les lieux comme pour les compagnies. Cela signifie que même une convention signée, une subvention votée, une somme promise ne constituent plus une garantie. Nous savions déjà que 2027 serait une année difficile et nous nous y préparions. Mais si les engagements pris aujourd’hui peuvent être remis en cause demain, il devient presque impossible de construire un projet artistique.

Depuis des années, un véritable plan social à bas bruit est déjà à l’œuvre. Les vingt-huit établissements concernés aujourd’hui ne sont ni les premiers ni, malheureusement, les derniers. Partout en France, de petites compagnies disparaissent dans le silence, parce que des régions, des départements ou des communes se désengagent progressivement. Il faut regarder cet écosystème dans son ensemble. Ces coupes sont dramatiques parce qu’elles touchent une multitude d’acteurs et parce qu’elles portent sur des financements déjà promis. C’est une rupture de confiance sans précédent.

Est-il encore possible d’imaginer un nouveau modèle ?

Martin Kergourlay : J’allais répondre oui… mais, en réalité, non. Bien sûr que nous trouverons toujours des solutions pour continuer à créer. Les artistes ont toujours su s’adapter. Mais ce n’est pas la question aujourd’hui. Réfléchir à un nouveau modèle suppose une relation de confiance. Cela suppose de connaître les règles du jeu et de pouvoir construire dans la durée. À partir du moment où une convention signée, une parole donnée ou un engagement financier peuvent être remis en cause du jour au lendemain, cette confiance disparaît.

Je me méfie aussi d’un discours qui consisterait à dire qu’il suffirait de raccourcir les répétitions, de réduire les équipes ou d’aller chercher davantage de financements privés. Ce sont précisément ces raisonnements qui finissent par déresponsabiliser l’État de ses missions de service public. Je reste convaincu que la réponse passe au contraire par un investissement fort de l’État et par une politique culturelle ambitieuse.

C’est-à-dire ?

Martin Kergourlay :  il ne faut pas oublier ce que permet aujourd’hui ce service public. Avec Simon Falguières, nous essayons de montrer une autre réalité du théâtre. Il y a les grandes scènes nationales, bien sûr, mais il y a aussi le travail que nous menons au Moulin de l’Hydre, en Normandie, et Molière et ses masques, que nous jouons partout en France, du Printemps des Comédiens aux plus petites communes du Calvados ou de l’Orne. Nous rencontrons un public nombreux, enthousiaste, souvent très éloigné des grands équipements culturels.

Tout cela n’existe que parce que la compagnie peut continuer à créer des spectacles ambitieux, exigeants et économiquement lourds. Le théâtre subventionné, ce n’est pas seulement la Cour d’honneur ou les grandes institutions. C’est aussi un spectacle joué dans une salle des fêtes, dans un village, devant des habitants qui n’auraient peut-être jamais franchi les portes d’un théâtre. La décentralisation est un travail quotidien. Lorsqu’elle fonctionne, elle recrée du lien social et permet à chacun de se réapproprier le théâtre.

Si la compagnie Le K est fragilisée parce qu’un grand spectacle ne peut plus être diffusé, c’est aussi le moulin de l’hydre et ceux et celles qui le font qui seront menacés. Les artistes que nous accueillons en résidence ne pourront plus venir travailler. Les habitants de Saint-Pierre-d’Entremont, de l’Orne, du Calvados et, plus largement, de la Normandie risquent de perdre un lieu de création, de rencontres et de vie culturelle. Derrière une coupe budgétaire décidée à Paris, ce ne sont donc pas seulement des spectacles qui disparaissent. Ce sont aussi des emplois, des artistes, des équipes et des territoires qui perdent un lieu où l’on se retrouve et où l’on fait société.


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