Constance Debré © Monica Nouwens

Constance Debré dans les couloirs de la mort

Avec Protocoles, Prix Flaubert 2026, la romancière s'attaque à la peine de mort américaine. Un cinquième livre radical, où l'intime et la violence d'État se croisent pour mieux ausculter notre humanité.
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Chaise électrique, peloton d’exécution, pendaison, chambre à gaz, injection létale. Pendant près de deux ans, Constance Debré a lu, traduit, recopié les protocoles qui organisent la mise à mort légale aux États-Unis. Des textes officiels où chaque geste est consigné, chaque minute réglée. Elle en tire des chapitres brefs et compacts, d’une précision clinique, qui suivent le condamné  de son dernier repas jusqu’au constat du décès par le médecin légiste. Au cœur du roman, chaque méthode d’exécution est disséquée jusque dans la chair, dans ce qu’elle inflige au corps et la manière dont celui-ci réagit.

Les crimes pour lesquels ces hommes ont été condamnés sont à peine évoqués. Le pourquoi ne l’intéresse pas. L’écrivaine ausculte la manière dont un État de droit organise, réglemente et exécute la mort d’un homme. Tout est prévu, encadré, minuté, jusqu’à déterminer ce que chaque méthode peut infliger d’acceptable au corps. Comme si la loi pouvait ainsi rendre la mise à mort plus humaine. Pourtant, chacune révèle ses failles, ses ratés, ses atrocités. Derrière la précision du protocole, la barbarie demeure. Constance Debré expose les faits sans pathos ni effet. La sécheresse du propos, cette façon de s’en tenir aux actes et à leurs conséquences, suffit à faire surgir l’horreur.

Le monde depuis soi

À cette organisation macabre se mêle un récit plus libre. Un road trip amoureux, pourtant toujours rattrapé par le morbide, d’un État à l’autre, d’une rencontre à l’autre. Autoroutes californiennes avalées la nuit, piscines matinales pour ne pas déroger à son propre rituel, fêtes, aventures sans lendemain. Et puis son fils, retrouvé durant quelques pages après avoir, dans ses précédents livres, renoncé à tenir le rôle de mère que la société lui assignait. Une présence qui ramène soudain son histoire intime au cœur de cette traversée américaine.

Car le sujet change, pas le geste. De Love Me Tender à Offenses, de Nom à Protocoles, Debré part d’elle-même, de son corps, de ses instincts, de ce qu’elle voit et traverse. Non pour se mettre en scène, mais pour faire de sa propre existence un poste d’observation. À travers elle, c’est toujours le monde qu’elle cherche à saisir et la nature humaine qu’elle fouille, débarrassée des conventions et des faux-semblants.

Son écriture suit le même mouvement. Sèche, brève, acérée, elle taille dans le gras, refuse la psychologie et le commentaire superflu. Les phrases courtes s’enchaînent, les faits s’accumulent. Ancienne avocate, Debré connaît la loi de l’intérieur et sait la puissance des mots lorsqu’ils ordonnent le réel. Ici, ils organisent l’inacceptable jusque dans ses moindres détails.

La plume ne tremble pas. La colère, toujours aussi sèche et sourde, court sous chaque phrase. Protocoles frappe précisément parce qu’il n’assène rien. Constance Debré regarde, écrit, avance et laisse le lecteur face à ce qu’une société dite civilisée est capable d’accomplir au nom de la loi.


Protocoles de Constance Debré
Éditions Flammarion
144 pages
prix conseillé 19 euros
paru le 7 janvier 2026

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