Derrière sa façade blanche et discrète, niché au cœur des Marolles, le Théâtre des Tanneurs cache bien son jeu. Rénové au printemps 2020, il s’ouvre désormais sur la rue grâce à une vaste baie vitrée qui relie le foyer à l’extérieur.
Dès les premiers soirs du festival, qui marque aussi l’ouverture de saison, l’endroit déborde. Les tables du bar se remplissent, les files s’allongent devant les salles. La plupart des propositions affichent complet. L’impulsion est donnée et le constat est sans appel. Le public, toutes générations confondues, a soif de découvertes en tout genre.
Une histoire de formes courtes

Imaginé à l’origine par Alexandre Caputo, alors programmateur au Théâtre National, XS avait pour ambition de faire tomber les barrières entre disciplines et familles artistiques. Depuis sa prise de direction aux Tanneurs en 2018, il poursuit ce combat et défend la forme courte comme une étape précieuse dans le processus de création.
Comme une nouvelle en littérature ou un court-métrage au cinéma, ces formats condensés permettent l’expérimentation, l’audace et une liberté totale. Pas plus de vingt-cinq minutes par spectacle. Au XS, ce n’est pas la maturité qui compte, mais l’effervescence.
La grande force de cet événement hors norme réside dans le fait que le spectateur compose son programme à la carte et enchaîne deux, trois, parfois quatre propositions dans la même soirée. Entre deux spectacles, le foyer vibre d’échanges. De la salle de réunion aux ateliers décor, en passant par la mezzanine, pas un espace n’est laissé vacant. Tout le théâtre bruisse d’une énergie collective, comme si le bâtiment lui-même respirait au rythme des formes qui s’y succèdent.
Fantômes d’absurde
Dans la grande salle, le collectif Still Life ouvre le bal avec Frozen. Deux silhouettes tirées à quatre épingles, costumes gris impeccables, cheveux peroxydés tirés en arrière et visages à la pâleur inquiétante, s’installent pour déjeuner dans une cantine de bureau aseptisée.
Ils s’évitent et hésitent à croiser leur regard, empêtrés de leur propre présence autant que du plateau qui les porte. Chacun s’installe le plus loin possible. Puis le réel bascule. Un battement étrange les entraîne vers une découverte fantasmagorique. Théâtre de l’absurde, grand-guignol et pantomime se mêlent. Les corps figés et maladroits se transforment en créatures grotesques. Sophie Linsmaux et Aurélio Mergola excellent dans cet univers grinçant où la folie finit par tout emporter.
Deux mètres carrés de mémoire

Quelques étages plus haut, le ton change. Dans une salle de réunion, Cécile Hupin entraîne avec Deux mètres le public dans un voyage dans le temps. Avec un simple album photo, quelques cassettes audio et un magnétophone, elle raconte la disparition du minuscule théâtre de ses grands-parents. Quinze places à peine, une scène de deux mètres sur deux, et pourtant un monde entier.
Avec humour et émotion, elle ressuscite par les mots qu’elle manie habilement, ce lieu fragile, laboratoire artisanal et poétique, où marionnettes bricolées et contes épiques se terminaient toujours par une ronde d’enfants et une colombe de la paix. Elle interroge l’héritage et dit, en creux, l’impuissance face à la perte.
La douceur circassienne
Après une courte pause, retour dans la grande salle. Le décor précédent a disparu. Le plateau est nu pour laisser, au Témoignage de la chimère de la Cie Charge Maximale de Rupture, l’espace nécessaire pour se déployer loin de toute pesanteur et de toute règle.
Trois circassiens particulièrement habiles, reliés par des sangles rouges, se débattent dans un corps fusionné. Tantôt frères siamois prisonniers de leur attache, tantôt êtres émancipés cherchant la réunion, ils dessinent une fresque tendre et fragile. Ici, pas de démonstration de force, mais la recherche délicate d’une humanité partagée.
Quand le geste devient image

Le spectateur doit quitter le bâtiment et faire le tour du pâté d’immeuble pour plonger dans les coulisses, au cœur des entrailles du théâtre. Tout en haut, dans une salle qui a tout du Paradis, une quinzaine de personnes découvrent Movimento-Immagine.
En boxer couleur chair, Alessandro Sciarroni improvise une chorégraphie faite de nombreux arrêts sur image. À ses côtés, l’artiste visuelle MP5 prolonge ses postures et gestes figés sur un écran numérique, en une fresque projetée en direct. Un dialogue ludique et complice s’installe entre l’éphémère du mouvement et la trace visuelle qui en demeure.
Appartamento I, nos fantasmes à nu
La soirée s’achève dans l’atelier décor, où le metteur en scène Salvatore Calcagno, dont la pièce Ancora tu a été l’une des belles surprises du Festival Off Avignon 2025, invite le public à projeter son imaginaire dans un appartement invisible . Une quarantaine de spectateurs entourent trois personnages évoluant au cœur du dispositif expérimental quadri-frontal d’Appartemento 1.

Il y a Mina, sorte de double d’Audrey Hepburn, Bastien, corps musculeux à la virilité fragile rappelant le Stanley incarné par Marlon Brando dans Un tramway nommé désir, et Rita, mère rayonnante, qui fait ses premiers pas de comédienne dans une réinterprétation gestuelle de Romy Schneider.
Entre connivences invisibles et désirs inavoués, les corps se frôlent, les émotions affleurent, les regards s’esquissent. Avec douceur, Salvatore Calcagno guide à partir de quelques indications ses comédiens vers une vérité troublante. Il construit un cinéma sans caméra, qui impose pourtant une esthétique panoramique, offrant aux festivaliers un moment suspendu, drôle et intense.
La magie du théâtre
La nuit est déjà avancée, quelques spectacles se jouent encore, mais la journée touche à sa fin. Dans le foyer, les irréductibles échangent toujours, refont le monde et préparent la suite. Le festival n’en est qu’à ses débuts et déjà Bruxelles bruisse de cette effervescence retrouvée. XS est de retour, et avec lui, l’urgence joyeuse de l’art en petites formes.
Festival XS
Théâtre Les Tanneurs
Bruxelles
Du 22 au 27 septembre 2025