Cavaliers impurs de Latifa Laâbissi et Antonia Baehr © Anja Weber

À actoral, les écritures contemporaines dialoguent avec le monde

Le festival marseillais célèbre sa 25e édition, mêlant les disciplines autour de ce qui se crée aujourd’hui, et tentant de rendre visible ce que certains tentent d’effacer : la diversité, la justice, la curiosité et l’ouverture.
2 octobre 2025
Ecouter cet article

Le dialogue n’a pas seulement à voir avec un échange oral entre deux personnes qui parlent la même langue. C’est d’ailleurs toute la richesse du spectacle vivant, de lui donner mille formes et d’en inventer de nouvelles. Mais quel que soit son aspect ou son medium, le dialogue est avant tout l’expression d’une fenêtre ouverte vers l’autre. Par lui passent les questionnements et les incertitudes, les obstacles et les possibles. Alors s’engage un processus de création, synonyme de droits et de libertés.

À Marseille, c’est précisément dans cette logique que le festival actoral développe sa 25e édition. À contre-pied d’une époque qui voudrait à tout prix diviser, l’événement se veut au contraire rassembleur. La question de la représentativité est d’ailleurs au coeur de sa programmation, avec un intérêt affirmé pour la présence – au plateau et à l’écriture – de toutes les minorités. Il est ainsi bel et bien question de dialogues sur les scènes de la cité phocéenne : entre Nacera Belaza et Valérie Dréville dans L’Echo, entre Antonia Baehr et Latifa Laâbissi dans Cavaliers impurs, ou encore dans Deeper, entre Gosia Wdowik et ce qui l’a constuite en tant que femme dans la société.

Valérie Dréville dans L’Echo de Nacera Belaza
L’Echo de Nacera Belaza © Simon Gosselin

L’identité esthétique de la chorégraphe franco-algérienne ne tarde pas à s’imposer au regard. Dans une profonde sombreur, la silhouette de Valérie Dréville est à peine lisible. Esquissant des mouvements d’une grande lenteur, la comédienne manifeste sa présence comme un spectre dont les mains et le visage, laissés à nu, semblent seuls à vouloir exister par-delà l’obscurité.

Bientôt rejointe par Nacera Belaza, à qui reviendra dans un troisième temps la tâche de conclure seule cette pièce, Valérie Dréville tente peu à peu de s’emparer du vocabulaire chorégraphique de sa comparse. Ses gestes hésitants et maladroits paraissent pourtant établir une conversation avec ceux, plus assurés, qui lui répondent. La mise en miroir des deux corps crée un certain déséquilibre, comme une écriture qui n’aurait pas pour ambition d’être efficace.

C’est en effet dans le rapport qui s’instaure entre les deux artistes, que L’Echo se lit avec le plus de tendresse. Dans son travail des lumières, Nacera Belaza poursuit par ailleurs une belle réflexion autour du noir et de ses nuances. Pour autant, la pièce, qui devait créer un pont entre danse et théâtre, en reste essentiellement à une approche chorégraphique inégale.

Les Cavaliers impurs de Latifa Laâbissi et Antonia Baehr

Pour leur deuxième collaboration, après Consul et Meshie en 2018, Antonia Baehr et Latifa Laâbissi s’octroient le droit de ne pas être prises au sérieux. Comme parachutées dans cette grande boîte en carton dépliée, signée de la scénographe Nadia Lauro, elles proposent un cabaret de pacotille, entre abstraction et autodérision. Au terme de leurs démonstrations ressort pourtant une image plus profonde, celle du droit d’être sur scène en dépit des injonctions.

Pour ce faire, c’est donc le ton de l’humour qu’emploient les deux chorégraphes. Dans cette immense boîte à jouer, autoproclamée comme leur espace, les règles sont les leurs. Et dès lors que disparaissent les diktats, c’est l’insouciance qui semble prendre le dessus. Sans crainte d’être jugées ou remises à leur place, la porte s’ouvre à tous les possibles. Ressurgissent alors les jeux immatures, les tentatives et l’espièglerie des premiers spectacles que l’on fait, enfant, sans autre enjeu que son propre plaisir.

Or il y a effectivement de la joie, dans les visages complices de Latifa Laâbissi et Antonia Baehr, bien que celle-ci ne fasse pas oublier ce qui se trame, hors de ce plateau. Mais tant qu’il en est temps, que la lumière et la musique ne s’éteignent pas, l’heure est encore aux revendications incoupables. Celle d’avoir le droit de s’amuser sur scène en est une, tout comme le droit, pour deux femmes ménopausées, de faire jouer leurs corps jusqu’à la nudité, dans un tableau d’une grande tendresse.

Deeper : Gosia Wdowik et la fabrique des images
Deeper de Gosia Wdowik © Dea Borgers

Le tableau sur lequel Gosia Wdowik accroche en premier lieu le regard des spectateurs est saisissant. Face caméra en direct du plateau, le cadre resserré sur son œil meurtri et sanglant, elle va gratter droit dans les sensations avant d’en révéler la supercherie. Tout cela n’est que de la fiction, du maquillage, une illusion créée pour introduire la suite de son propos. À partir de ce prologue, la performeuse polonaise ouvre une question : comment sont produites les images et pourquoi certaines restent-elles ancrées en nous jusqu’à nous construire malgré nous ?

Cette interrogation, Gosia Wdowik la tient de sa propre expérience. Dans ses souvenirs revient en permanence la vision de cette jeune fille laissée à moitié nue, abusée et morte,  au fin fond d’une forêt. Cette scène de film devient alors prétexte à une réflexion bien plus vaste autour du corps des femmes, de leur sexualisation et de la prédation qui en découle. Au sein d’une installation plastique anxiogène qui tend à mettre l’horreur en scène, Deeper révèle peu à peu toute l’ampleur du problème patriarcal et misogyne.

Car par-delà le théâtre et le cinéma, qui doivent ici l’aider à comprendre, cette image est aussi celle qui a construit la sexualité de Gosia Wdowik. Voyant ce corps inerte, comment ne pas imaginer que le rôle des femmes est de se soumettre au désir des hommes, quel qu’en soit le prix ? Sa parole, associée à celles d’autres femmes – notamment adolescentes –, vient renforcer un dispositif scénique déjà percutant.


actoral
Du 24 septembre au 11 octobre 2025


L’Echo de Nacera Belaza
Durée 1h.

Tournée
3 au 11 octobre à la
MC93 Bobigny dans le cadre du Festival d’Automne
14 et 15 octobre à Charleroi Danse
24 et 25 octobre à deSingel, Anvers
6 novembre au
Théâtre de Corbeil-Essonnes

Chorégraphie, conception son et lumière : Nacera Belaza
Interprétation : Valérie Dréville et Nacera Belaza


Cavaliers impurs de Latifa Laâbissi et Antonia Baehr
Durée 1h.

Conception et performance : Antonia Baehr & Latifa Laâbissi
Conception et réalisation installation visuelle : Nadia Lauro
Création musique et son : Carola Caggiano
Création lumière : Eduardo Abdala
Réalisation installation visuelle : Marie Maresca, Charlotte Wallet
Accompagnement vocal : Dalila Khatir
Figures : Antonia Baehr, Latifa Laâbissi & Nadia Lauro


Deeper de Gosia Wdowik
Durée 1h.

Tournée
10 et 11 octobre 2025 au Dublin Theatre Festival
26 novembre 2025 au NEXT Festival, Kortrijk

Concept, texte et direction : Gosia Wdowik
Dramaturgie : Maria Rößler
Texte support : Marta Bacewicz
Decor : Aleksander Prowaliński & Gosia Wdowik
Lumière : Aleksander Prowaliński
Performance : Jaśmina Polak, Karin Tanghe & Laura Vanborm
Musique : Teoniki Rożynek
Animation vidéo : Karolina Wojtas
Vidéo : Wim Piqueur
Maquillage : Johanna Cool
Technique : Piet Depoortere & Babette Poncelet
Experts adolescents : Jagoda Szymkiewicz, Stefania Sural, Lisa Coolen, Monica Keys, Gitte Slabbaert & Aiko Benaouisse

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.