Installé à Lyon depuis l’invasion de l’Ukraine par les troupes de Poutine en 2022, le KnAM Théâtre poursuit son travail documentaire autour de sa propre histoire. Après s’être penchée sur la notion d’exil avec Nous ne sommes plus… lors de la précédente édition de Sens Interdits, Tatiana Frolova pose de nouvelles questions dans cette dernière création intitulée I’m fine. Entre mémoire des racines et nécessité d’aller de l’avant, la metteuse en scène s’intéresse ici au sujet de l’asile. À travers son propre récit et celui de ses interprètes, elle évoque toute la difficulté de cette nouvelle vie quand l’impensable se poursuit en Russie.
À la racine

Leur avenir ne pourra jamais exister sans un regard en permanence tourné vers le passé. C’est le constat que font malgré eux les membres du KnAM en convoquant, les uns après les autres, les souvenirs qui les relient à leur pays d’origine. Et pour cause, on n’efface pas ses racines en traversant les frontières, d’autant moins lorsqu’il s’agit d’abandonner, dans le voyage, une partie de soi et de ses proches.
En travaillant autour des témoignages de ses comédiennes et comédiens, Tatiana Frolova s’engage sur un chemin aux multiples ramifications. Il n’est pas question de suivre un quelconque fil narratif, mais bien de donner voix à un récit multiple et fragmenté : celui d’une histoire qui continue de s’écrire au moment même où elle se raconte. Ainsi les archives de plusieurs décennies remontent-elles à la surface, comme point de départ du chemin parcouru jusqu’à l’instant présent.
Un théâtre de pacotille
Arrivée en France avec seulement quelques valises, la compagnie ne lésine pas sur le superflu lorsqu’il s’agit d’aborder le plateau. Revanche collective ou acte militant, la metteuse en scène multiplie les effets et accessoires pour donner corps à sa dramaturgie. Des confettis comme du sang versé, des pommes de terre pour symboliser les racines à la terre mère, des bâches plastiques en figures de spectres, des lumières et musiques pop exprimant un désir de liberté… Confrontant un théâtre de pacotille aux forces surpuissantes de ses ennemis, le KnAM affirme sa foi dans son art.
Car même à des milliers de kilomètres de la Russie, il s’agit bel et bien toujours de résister. En témoignent les visages des opposants politiques qui tapissent le fond de scène et dont les destins rejoignent ceux des interprètes au plateau. Au détour d’anecdotes personnelles, I’m fine porte un regard nécessaire sur le régime en place, dont quelques fulgurances viennent rappeler la violence.
Entre hier et demain

Dans leur narration à plusieurs voix, les membres du KnAM Théâtre sont comme en suspens entre la fuite et le refuge. Cet état de flottement ouvre à Tatiana Frolova un espace de recherche qui n’a pas vocation à résoudre les questions qu’elle pose. Il en est une qu’elle ne formule pas et qui pourtant frappe durement : face à la normalité des récits qui relèvent parfois du détail, comment ne pas sentir le poids de l’habituation au pire ?
Son théâtre est précisément là pour effacer cette normalité qui menace. « I’m fine » (« Je vais bien »), fait-elle dire à ses interprètes avec nostalgie et culpabilité. « I am », conçoit-elle surtout. « Je suis », c’est probablement le plus important à cet instant, pour que rien ne soit oublié entre hier et demain.
Envoyé spécial à Lyon
I’m fine de Tatiana Frolova
Créé aux Célestins, Théâtre de Lyon dans le cadre du festival Sens Interdits
Du 14 au 25 octobre 2025
Durée 1h20.
Tournée
6 et 7 novembre 2025 à la Maison de la culture – Bourges
14 et 15 novembre 2025 au Théâtre populaire romand – La Chaux-de-Fond
26 au 28 novembre 2025 à La Comédie de Valence – CDN Drôme-Ardèche
20 et 21 mars 2026 à l’Usine à Gaz – Nyon
25 au 28 mars 2026 à la MC93 – Maison de la Culture de Saint-Denis à Bobigny
5 et 6 mai 2026 à la MC2: Maison de la Culture de Grenoble
Avec Dmitrii Bocharov, Irina Chernousova, Vladimir Dmitriev, Egor Frolov, Bleue Isambard, Liudmila Smirnova
Texte et mise en scène : Tatiana Frolova
Texte français et surtitrage : Bleue Isambard
Son : Vladimir Smirnov
Musique : Egor Frolov
Vidéo : Tatiana Frolova, Vladimir Smirnov