© Bohumil KOSTOHRYZ

Toi, moi, nous… et le reste on s’en fout ! : Du son rock, un récit épique et surtout de l’amour 

Avec sa nouvelle création, Laurent Delvert, metteur en scène originaire de Bar-le-Duc, plonge dans la boîte à souvenirs de ses grands-parents et esquisse des récits de vie intergénérationnels sur fond de guerre et de rock.
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Un mariage célébré à Bar-le-Duc en 1938 va bouleverser deux vies et, dans leur sillage, toute une famille. Henri et Gisèle ont tout juste dix-huit ans. Lui vient du Lot, à quelques encablures de Toulouse. Elle est native du coin. Leur rencontre tenait de l’improbable, et pourtant, le coup de foudre est quasi immédiat. Le destin, toutefois, s’en mêle. Henri doit repartir auprès des siens. La guerre éclate. Il est mobilisé, part sur le front et finit prisonnier dans un stalag en Autriche, dont il ne sortira qu’en 1945 après cinquante-huit mois de détention.

Leur seul lien pendant ces sept longues années de séparation est une correspondance quasi ininterrompue. Des centaines de lettres échangées, conservées dans une boîte à chaussures, transmises d’une génération à l’autre comme pour prouver que l’amour est plus fort que tout. En parallèle de cette histoire épistolaire à la fois tendre et poignante, le spectacle suit les péripéties amoureuses du petit-fils, incapable de se poser et enchaînant les aventures. Avec la complicité de l’écrivaine luxembourgeoise Nathalie RonvauxLaurent Delvert exhume ce matériau familial pour tisser un récit où se répondent les époques, les modes de vie et la force insubmersible de « Mèmère et Pépère » – les grands-parents – face à la fièvre artistique et amoureuse du narrateur.

Une expérience rock et sensorielle
© Bohumil KOSTOHRYZ

Pensée comme un concert autant qu’un geste théâtral, la création s’impose d’emblée comme une traversée sensorielle, romantique et furieusement rock. Laurent Delvert orchestre le tout avec la complicité du compositeur Thomas Gendronneau (Arianne, un pas avant la chute) et de la créatrice sonore Mme Miniature. Ensemble, ils mêlent riffs électriques, nappes électroniques et vibrations intimes dans un tourbillon de sons, que le jeu entre ombre et lumière signé Steve Demuth souligne habilement. 

Le plateau, moquetté de violine et découpé en cinq alvéoles de tailles différentes, offre à chaque comédien-musicien un espace de jeu, une cellule de mémoire où il prend en charge un fragment du récit. Eugénie AnselinJeanne BergerStéphane DaublainAriane Dumont-Lewi et Nicolas Kowalczyk se glissent tour à tour dans la peau d’Henri, de Gisèle, de Laura – la première amoureuse du petit-fils -, tissant ainsi un maillage sensible entre passé et présent.

Le violon, la batterie, le synthé et la basse ne sont pas de simples accompagnements. Ils portent la dramaturgie, donnent au spectacle sa pulsation épique, sa matière brute et sa chair.

Entre émotion intime et digressions

L’aventure, pourtant, n’échappe pas à quelques fragilités. Le déséquilibre entre la ferveur intime et la distance du propos crée par moments une légère rupture. L’amour fou du narrateur pour ses grands-parents – disparus trop tôt dans un accident de voiture alors qu’il n’avait que sept ans – nourrit une émotion sincère, mais peine à trouver son écho dans sa propre histoire qui paraît, par contraste, presque anecdotique.

Ainsi, le lien épistolaire de Mémère et Pépère, véritable cœur battant du spectacle, emporte le public et fait croire que l’amour peut guérir tous les maux de l’humanité : les conflits, la solitude, les illusions des réseaux sociaux. Mais lorsque le récit glisse vers le temps présent, plus discursif, l’écriture se disperse. La réflexion sur les guerres d’hier et d’aujourd’hui s’égare dans une digression un brin démagogique, où la sincérité du propos ne suffit plus à maintenir la tension dramatique. La parole se dilue et perd en vibration. 

Des mots, des notes… et le reste on s’en fout ! 
© Bohumil KOSTOHRYZ

Les comédiens-musiciens, venus de divers horizons européens, impressionnent par leur aisance et leur complicité. On se laisse happer par leur virtuosité, notamment lorsqu’ils revisitent de vieux standards ou des classiques comme L’Hymne à la joie de Beethoven, dans des réarrangements aussi inventifs que maîtrisés.

Sensible et habité, le récit de ces amants épistolaires touche au plus juste. La musique lui insuffle des couleurs d’aujourd’hui, qui swinguent avec justesse. Porté par une sincérité vibrante, l’ensemble séduit par sa fougue et son sens du partage, malgré quelques longueurs. Mais il ploie parfois sous un trop-plein d’idées, là où il aurait été plus habile de suggérer plutôt que de dire un voyage entre hier et aujourd’hui, entre rock et tendresse, où l’on se surprend à croire, encore, à la puissance du mot « aimer ».


Toi, moi, nous… et le reste on s’en fout ! de Laurent Delvert & Nathalie Ronvaux
Théâtre des Capucins – Les Théâtres de la Ville de Luxembourg
du 3 au 30 octobre 2025
durée 1h40
.

Tournée
22 novembre 2025 à l’
ACB scène nationale, Bar-le-Duc

Dates passées
15 au 17 octobre 2025 au Théâtre de Liège, Belgique

Conception & mise en scène de Laurent Delvert
Avec Eugénie Anselin, Jeanne Berger, Stéphane Daublain, Ariane Dumont-Lewi, Nicolas Kowalczyk
Musique de Thomas Gendronneau
Collaboration artistique de Sophie Bricaire
Scénographie d’Anouk Schiltz
Costumes de Britt Angé
Son de madame miniature
Lumière de Steve Demuth
Vidéo de Céline Baril

Assistanat à la mise en scène – Louise d’Ostuni

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