Comment vous êtes-vous rencontrés avec Nasi Voutsas et qu’est-ce qui vous a donné envie de créer ensemble ?
Bert & Nasi : C’était en 2015, pendant le Festival d’Édimbourg. Nous étions chacun là avec nos compagnies respectives. Nous sentions que nous arrivions au bout de quelque chose, qu’il nous fallait un nouveau souffle. Nous nous sommes tout de suite bien entendus, alors nous sommes allés voir des spectacles ensemble. C’était assez drôle, car nous avions les mêmes références, les mêmes enthousiasmes… et les mêmes agacements.

Après le Festival, nous nous sommes naturellement revus, sans idée précise. Nasi est à moitié grec et à moitié anglais ; Bert est français. Ensemble, nous avions envie de travailler sur la crise que traversait la Grèce. Nous sommes donc partis en résidence à Athènes, au BIOS – un lieu de recherche et de création en pleine effervescence – pour être en immersion et voir ce qui naîtrait de notre collaboration. C’est là que nous avons trouvé notre manière de travailler en évoquant des sujets hautement politiques sans jamais les nommer sur scène.
C’est-à-dire ?
Bert & Nasi : Nous évoquions la Grèce, l’humiliation d’un peuple, les conséquences sur leur quotidien de ce que l’Europe leur imposait, mais sans le dire explicitement. Les gestes parlaient d’eux-mêmes. Étonnamment, nous nous sommes rendu compte que le public était d’autant plus touché. Ce qui comptait, c’était de ne pas chercher à expliquer, mais de faire ressentir.
Notre premier spectacle est né à ce moment-là, à Édimbourg, dans le contexte du Brexit. Cela le rendait d’autant plus percutant, puisque nous parlions de l’Europe alors que le Royaume-Uni s’apprêtait à voter pour ou contre son maintien dans l’Union européenne. Ce projet se démarquait ainsi des autres spectacles et a scellé notre collaboration. Depuis, cela fait presque dix ans que nous inventons ensemble, spectacle après spectacle.
Qu’est-ce qui nourrit votre envie de créer ensemble ?
Bert & Nasi : C’est un engagement que nous avons l’un envers l’autre, celui de continuer à créer ensemble. Un peu comme une compagnie qui se serait formée au fil du temps, sur le modèle de la troupe anglaise Forced Entertainment, que nous admirons et qui nous soutient. Nous terminons un spectacle et déjà, nous parlons du suivant. Nous nous ancrons sans cesse de nouveaux défis. Les trois premiers étaient très politiques, ensuite, nous avons voulu danser, puis créer sans mots. Avec Tonight, nous avons eu envie de rédiger un texte sur « ce soir », sur l’instant, aussi simple et direct que possible. C’est notre première écriture à quatre mains.
Comment avez-vous travaillé ?

Bert & Nasi : Nous avons fait beaucoup d’allers-retours. Nous écrivons, nous essayons, nous retravaillons. Le texte naît sur le plateau. Nous improvisons énormément et invitons souvent des spectateurs à venir observer nos essais. Comme nous n’avons pas de metteur en scène, leur regard est essentiel. Parce que nous nous connaissons très bien, nous pouvons nous permettre des digressions inattendues pour que l’un tente de rattraper à l’autre. C’est une écriture vivante, organique, qui se construit au contact du public.
Justement, qu’est-ce qui nourrit votre écriture ?
Bert & Nasi : Nous n’avons jamais fait un théâtre de texte. Nous cherchons avant tout la simplicité, un langage direct pour livrer une parole la plus pure possible, sans effet, presque improvisée, comme une conversation avec la salle.
L’absurde est très présent dans votre travail…
Bertrand Lesca : Oui, mais ce n’est pas une posture. Cela vient de nos références : Buster Keaton, les Monty Python ou la compagnie Forced Entertainment. L’absurde, c’est pour nous une manière de dire le monde. Dans notre nouveau spectacle, nous parlons de l’absurdité même d’être là, sur scène, pendant qu’il se passe tant de choses dehors. Pourquoi sommes-nous ici, ce soir ? Que sommes-nous en train de faire, vraiment ?
Tonight, c’est « ce soir ». Mais un soir qui se répète à l’infini. C’est Sisyphe qui remonte sa pierre. Nous recommençons chaque soir la même chose : dire que ce soir sera exceptionnel, alors que nous l’avons dit hier et que nous le redirons demain. Nous réfléchissons à cette répétition, à cette sincérité que nous remettons sans cesse en jeu. C’est à la fois dérisoire et profondément humain.
Le public est souvent au cœur du dispositif de vos spectacles. Quelle place a-t-il dans Tonight ?

Bert & Nasi : Il est central. Nous ne jouons jamais devant le public, mais avec lui. C’est un triangle formé par Nasi, moi et eux. Tonight pousse cette idée à l’extrême. Au début, il n’y a presque rien, juste nous, un texte et le public. Comment les saisir avec le minimum ? Nous cherchons la présence pure, la communication directe. Certains pensent que nous improvisons, mais non, nous jouons avec leur vivacité. Un rire, un silence, un geste deviennent partie intégrante du spectacle, une sorte de théâtre-forum silencieux.
Que demandez-vous au spectateur ?
Bert & Nasi : Rien. Juste d’être là. D’accepter le moment. Parfois, nous laissons des longs silences. Les gens se demandent : « Est-ce qu’ils attendent que nous répondons ? » Si quelqu’un veut répondre, très bien, mais le spectacle continue. Nous attendons seulement leur présence, qu’ils partent avec nous dans cette absurdité partagée, à la fois comique et existentielle.
Tonight, de Bert & Nasi
spectacle en anglais surtitré en français
Théâtre d’Arles
du 6 au 7 novembre 2025
durée 1h
Tournée
12 au 14 novembre 2025 au Théâtre du Jeu de Paume (Les Théâtres), Aix-en-Provence
20 au 22 novembre 2025 aux Bernardines, (Les Théâtres), Marseille
Co-direction artistique – Bertrand Lesca & Nasi Voutsas
Avec Bertrand Lesca & Nasi Voutsas
Scénographie de Camille Lemonnier
Conception lumière de Nao Nagai
Dramaturgie d’Edward Fortes
Régie générale – Enrico Aurigemma