Comparé à l’immense bâtiment dans lequel il se niche, le restaurant de la Maison de la Danse paraît presque minuscule. À peine une centaine de personnes peut prendre place autour des tables disposées devant la petite scène encore dissimulée derrière un lourd rideau rouge. C’est là que Patachtouille s’apprête à donner vie à Corps et âme, tandis que les spectateurs finissent de commander plats et boissons avant le coup d’envoi de la représentation.
Cette rencontre entre l’esprit cabaret et l’institution culturelle n’a rien d’un hasard. Julien Fanthou est lui-même le produit de ces deux héritages, comme le sont ses deux acolytes, Delphine Dussaux (alias Cosme MacMoon) et Angèle Micaux. Ensemble, les trois artistes mettent leurs expériences plurielles au service d’une création qui affirme, avec sincérité et générosité, son goût pour l’artisanat du spectacle.
Au pays des merveilles

Slip blanc autour de la taille, un long déshabillé transparent lui tombant jusqu’aux chevilles, Patachtouille est déjà chez elle, sur cette scène, quand le rideau s’ouvre. Sur son torse, des muscles saillants ont été grossièrement dessinés au feutre noir. En complice appliquée, Angèle Micaux continue de parer cette peau de ses esquisses. Après les pecs et les abdos, la voilà qui trace les lignes de porte-jarretelles autour des cuisses nues de la maîtresse de cérémonie. Comme lu au pied de la lettre, Corps et âme prend déjà tout son sens. Il y sera question de s’aimer, de se célébrer et d’envoyer valser les standards.
Pour cela, quoi de mieux que le cabaret, qui trace depuis bien longtemps des voies vers l’acceptation de l’autre ? Sous les costumes de scène, à travers le maquillage et les paillettes, l’affirmation de soi passe aussi par les alter ego. Ainsi Julien Fanthou sort de sa malle à jouer tout ce qui lui permet d’incarner son double, invitant le public à sa rencontre comme on présente un spectacle dans sa chambre, enfant. Il y a là de cette joie sans peur, de ce désir de (se) donner, auquel seul ce rapport scène-salle peut apporter tant de profondeur.
Intime et libre

Et pour cause, par-delà l’extraversion, c’est aussi la confidence d’un artiste qui se perçoit au travers de son irrévérence. De bon mot en chanson, dans un dialogue encore timide avec son pianiste et sa co-performeuse, Patachtouille se raconte, elle et ce corps séropositif qu’elle exhibe aujourd’hui avec fierté et revendication. Sous les rires et l’allégresse, une sensibilité plus intime et poétique affleure alors, pour éclater tout à fait au détour d’un piano-voix d’une douce puissance. D’un numéro à l’autre, accessoires, perruques, robes, manteaux et chaussures ne font finalement que passer sur ce corps qui, lui, reste et résiste – à lui-même autant qu’au monde.
Après tout, l’excentricité crée un décalage avec la réalité pour la confronter, pas pour s’y soustraire. Pour Patach’, potache et postiche n’est pas potiche. Réinterpréter le Papageno de Mozart en « Pa-pa-pa-pa-patriarcat » ou célébrer les freaks avec l’incontournable Champagne de Jacques Higelin n’a rien d’anodin et dépasse nettement la blague. Dans le plus digne héritage de son genre, Corps et âme se dévoile avec une liberté rafraîchissante sans s’aveugler sur le monde qui l’entoure. Une création qui allège autant les mœurs que l’esprit… il y a déjà de quoi se réjouir !
Envoyé spécial à Lyon
Corps et âme de Patachtouille
Maison de la Danse – Lyon
1er au 3 avril 2026
Durée 1h30 avec entracte.
Conception et interprétation – Patachtouille / Julien Fanthou
Piano – Cosme McMoon / Delphine Dussaux
Complice de jeu – Angèle Micaux
Assistante à la mise en scène et regard extérieur – Carmen Maria Vega
Compositeur – Damien Chauvin