Nuit Blanche d'Elina Kulikova et Dima Efremov © Grégory Batardon

C’est déjà demain : Genève à l’heure de l’émergence

Du 21 au 25 avril, plusieurs scènes genevoises accueillent une série de propositions portées par de jeunes artistes. À la croisée des sorties d'école et des premières programmations, ce rendez-vous met à l'épreuve les formes en train de naître, sous le regard conjoint du public et des professionnels.
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À Genève, le printemps s’écrit aussi dans les salles. On y entre comme dans un chantier ouvert. Rien n’est totalement fixé, tout peut encore évoluer, s’affiner, se creuser. Les pièces présentées aux quatre coins de la ville assument leur fragilité. Elles donnent à voir ce qui les traverse – leurs élans, leurs points d’appui encore instables, encore mouvants, leurs zones de doute – et c’est précisément là que l’attention se fixe, appelant un regard déplacé, plus attentif aux processus qu’aux résultats, ouvert à ce qui cherche encore sa forme.

Le festival, dont c’est la quatorzième édition, joue ce rôle discret mais décisif de passeur. Les jeunes artistes genevois y croisent des programmateurs venus observer, repérer, parfois accompagner. Entre les représentations, les discussions s’engagent fluides, nourries et constructives. Les spectateurs passent d’un lieu à l’autre, affinent leurs attentes avec bonne humeur et curiosité. Ce qui se fabrique ici dépasse largement le temps du plateau.

Sous la citadelle, dans les anciens abris nucléaires de la ville, deux soli intimistes se déploient à quelques pas l’un de l’autre, comme deux variations sur une même nécessité : créer, déplacer la parole – par la voix pour l’une, par le corps pour l’autre. Dans l’une des salles, tout a été reconfiguré. Tapis au sol, lumières tamisées, public disséminé entre poufs, chaises et coussins colorés. L’atmosphère tient de la veillée, dans une proximité douce qui engage autant l’écoute que la rêverie.

À L’Abri, un cocon pour l’écoute
Ni vous sans moi ni moi sans vous de Jeanne Pâris / jano © Séraphine Sallin Mason

Dans un souffle venant de loin, des notes facilement reconnaissable de O Solitude, de Henry Purcell imposent le silence et une forme de recueillement. Depuis les cintres, un pied apparaît, puis le corps de Jeanne Pâris / jano glisse dans un espace resserré, juste en-dessous, dans une sorte de cavité argentée. Allongée près d’une table de mixage, elle s’empare de la phrase musicale, la fragmente, la diffracte, la boucle jusqu’à en faire un canon mouvant. La voix devient matière, travaillée en direct, prolongée par le corps qui esquisse peu à peu des images.

Elle investit le plateau passant d’un point à un autre, s’emparant des objets – une paire de sandales roses, un micro, une chemise, un inhalateur – qu’elle détourne et charge d’une présence inattendue. Un tabouret devient une fillette ou un cheval et s’inscrit dans une narration qui cherche encore sa logique, sa direction. A capella ou accompagnée d’une guitare, elle traverse un paysage musical composite, de Believe de Cher aux Corons de Pierre Bachelet, jusqu’à des fragments plus lyriques.

Ni vous sans moi ni moi sans vous se déploie comme une traversée des héritages, des chants traditionnels à l’opéra, jusqu’à des textures électroniques mixées en direct, composant une mémoire hétéroclite entre filiations et affinités choisies. Le parcours reste diffus, en quête d’un fil dramaturgique plus affirmée. La matière demeure en tension, encore en travail. Mais déjà, une qualité d’adresse s’impose, portée par une voix ample, habitée, capable d’embrasser des registres multiples.

Victor Delétraz, l’absurde à vif
oh dear, how do we deal with vanished sparks ? de Victor Delétraz © DR

De l’autre coté du foyer, l’espace change de nature. Avec oh dear, how do we deal with vanished sparks ?, Victor Delétraz installe un terrain instable, fait de bric et de broc. Sa silhouette longiligne s’y déploie dans un face-à-face à la fois ludique et inquiet avec ce qui l’entoure.

Les éléments s’accumulent, se dérèglent. Des parois tombent, des objets surgissent, des animaux mécaniques traversent le plateau, aboyant dans un désordre savamment orchestré. Le vin coule de micro trous, les paillettes s’invitent, et l’ensemble bascule par moments dans une fête décalée, presque carnavalesque.

L’artiste enchaîne les situations, déplace les cadres, joue avec les ruptures de ton. Le clown n’est jamais loin, mais il porte en lui une forme de lucidité. Sous l’apparente légèreté, une question persiste : que faire des injonctions qui traversent nos vies, de ces quêtes que l’on poursuit sans jamais les atteindre ?

Le spectacle avance par fragments, mêlant corps, objets, vidéo, dans une écriture éclatée. Certaines séquences frappent par leur justesse, d’autres demandent encore à être resserrées. Mais une évidence se dessine, Victor Delétraz possède une vraie capacité à engager son corps dans le jeu, à faire surgir du sens dans le désordre, à investir autant le théâtre de l’absurde que celui d’objet, à tenir cet équilibre fragile entre dérision et vertige – jusqu’à cette plongée dans les eaux du Léman, dont il ressort trempé, sans réponse mais pas indemne, ou jusqu’à la disparition du plateau par un trou de souris. Tout est là dans un savant capharnaüm mais qui en creux dessine une réalité du monde et l’incapacité de l’artiste à entrer dans les cases. 

Images en suspens
Nuit Blanche d’Elina Kulikova et Dima Efremov © Grégory Batardon

Après une traversée des rues genevoises, le parcours mène jusqu’à la Maison Saint-Gervais. Changement d’échelle, changement de souffle. Avec Une nuit blanche, Elina Kulikova et Dima Efremov livrent une pièce frontale, traversée par l’histoire intime et politique, troisième volet d’une trilogie consacrée à la guerre.

Sur scène, une silhouette apparaît. Cheveux ras blond éclatant, survêtement pailleté, présence tendue. Dima Efremov s’installe au piano, effleure de ses doigts fins et volubiles les touches blanche et noire. La mélodie semble familière, puis se trouble, se déforme, prise dans un flux de boucles et d’amplifications. Au-dessus de lui, des mots défilent, fragmentant un récit d’enfance marqué par l’absence de la mère, une violence diffuse, des peurs persistantes. Très vite, le récit glisse vers l’âge adulte. Il évoque la mort de son frère poignardé par un autre de ses frères, la fuite de la Russie pour éviter la prison, la découverte de son homosexualité dans un contexte hostile, l’exil et l’engagement auprès de celles et ceux qui cherchent à fuir un pays qu’il continue pourtant d’aimer.

L’exil comme point de chute

La narration avance par strates, par anecdotes, par moments plus âpres, sans continuité linéaire. Les souvenirs personnels croisent une réalité collective : une société sous contrainte, où la fête se pousse jusqu’à l’ivresse totale, où la pression politique impose le silence. En contrepoint, Elina Kulikova incarne une figure plus expansive, presque excessive. Elle chante, danse, irradie dans une tenue lamée argent. Les verres s’enchaînent, la musique surgit, et la pop – de t.A.T.u. à Pussy Riot – vient percuter les récits de violence et de répression. Le texte projeté au-dessus du plateau accentue ce contraste, heurtant frontalement l’énergie enivrante des chansons, entièrement réinterprétées.

Nuit Blanche d’Elina Kulikova et Dima Efremov © Grégory Batardon

Ce va-et-vient installe une tension continue. D’un côté, celui représenté au plateau par Elina Kulikova, les corps cherchent l’ivresse, la légèreté, l’échappée. De l’autre, celui de Dima Efremov, la réalité politique s’impose, brutale, impossible à contourner. Le spectacle fait surgir cette friction sans la lisser, laissant apparaître contradictions, élans et impasses.

Une nuit blanche frappe par sa capacité à faire coexister des registres opposés. La fête et le drame, les paillettes et la violence, le rire et la sidération. La forme, éclatée, traversée de ruptures, avance comme une insomnie persistante. Ici, dans une réflexion d’une rare lucidité, l’art et le politique s’entrelacent encore et toujours, se répondent frontalement, se heurtent, dans un mouvement tendu qui nourrit l’une et l’autre. 

Au fil de cette traversée, le festival révèle ce qu’il porte en creux : un espace où des écritures prennent forme sous nos yeux, où les artistes testent, déplacent, affirment des gestes encore instables. Rien n’est figé, tout s’invente dans l’instant. Et dans cette circulation entre les lieux, entre les formes, se dessine une scène genevoise en devenir, attentive à ses fractures autant qu’à ses élans.

Envoyé spécial à Genève

C’est déjà demain
du 21 au 25 avril 2026


Ni vous sans moi ni moi sans vous de Jeanne Pâris / jano
L’abri – Madeleine
Durée 50 min
Accompagnement dramaturgique – Iris Laurent
Scénographie d’Antonie Oberson
Création lumière de Selim Dir-Melaïzi


oh dear, how do we deal with vanished sparks ? de Victor Delétraz
L’abri – Madeleine
Durée 50 min
création lumière de Charlotte Roche-Meredith
création musique de Victor Delétraz et Julien Encore


Nuit Blanche d’Elina Kulikova et Dima Efremov
Maison Saint-Gervais
durée 1h environ
mise en scène d’Elina Kulikova
Création son de Dima Efremov
Scénographie de Martin Riewer & Thérèse Weibel
Chorégraphie de Yulia Arsen
coaching vocal de Maya Novikova
Costumes d’Elina Kulikova
Création lumière de Clovis Marchon
vidéo & captation de Paul Mollin


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