Depuis quinze ans, Tanya Beleyer et Pablo Gisbert s’attellent à remodeler ce qui fait la chair de l’imaginaire collectif du théâtre. Sur scène, trois fois rien. Le plus souvent un écran, du noir et des stroboscopes. De quoi faire d’eux l’incarnation éculée du contemporain le plus archétypal. Abscons, froid et souvent excluant.
Sauf qu’il serait injuste, en plus d’être faux, de ne pas reconnaitre l’immense talent plastique et la délicate intelligence théorique qui se tiennent toujours derrière les images. Derrière leur image. C’est la leçon qu’il convient en tout cas de tirer de leur dernière création, La luz de un lago.
Un théâtre du verbe

Comme dans Guerrilla en 2015. Et comme dans La posibilidad que desaparece frente al paisaje. Comme toujours en fin de compte, El conde fait ici du théâtre de texte. Un théâtre du verbe, mais sans personne pour le dire. Chez eux, les mots sont muets et n’existent que par l’écran sur lequel ils défilent. Un théâtre sans jeu et sans hommes, donc : uniquement de l’image.
Des images-couleurs, flashs de vies qui apparaissent au gré du mouvement des surfaces de projection qui dansent dans l’espace, glissent sur le sol et descendent des cintres. Presque sur nos têtes. Parce qu’une chose est importante à dire : le public est le seul comédien de la pièce, qui se tient assis sur la scène du théâtre de l’Odéon. Face aux écrans, sortes de frontières qui le protège de la salle.
Comédien d’une pièce ou spectateur d’un film, au choix. « Un film d’amour dont les personnages n’ont pas d’images », nous dit le collectif dans le programme de salle. Une proposition de prime abord paradoxale, qui trouve son sens dans la voix de certains artistes. Peter Brook entre autres, pour qui le cinéma n’était autre que l’empreinte d’un acte de vie incarné par le théâtre. Ou l’image comme seul artefact d’une vie passée incarnée par la scène.
Un rappel qui donne forme à tout ce que l’expérimental abstrait des images projetées et des mots écrits nous empêche de voir : La luz de un lago est une pièce d’images qui propose aux personnages de son film de retrouver leur passé. De se prouver que tout ceci n’était pas qu’un rêve. Que la vie existe, malgré l’impossibilité de l’éprouver au présent. Ce présent qui, à peine prononcé, n’existe plus, si ce n’est par les images donc, et par les mots. Des mots qui en défilant ne sont pas dit maintenant, mais sont inscrits pour toujours. Comme une réponse faite au passage, à la ringardise du contemporain théâtral que le collectif incarnerait. Car si le présent n’existe pas, la modernité non plus.
Du noir à la lumière

Rendre la vie aux personnages de leur film et à ceux que nous sommes, le regard hébété sur nos chaises, sur la scène. Par le vu, mais aussi par l’entendu. La puissance de la bande son qui accompagne les images éprouve le corps, tord les oreilles, épuise le cerveau. Mais le son, comme le disait Jean-Luc Godard, n’est-il pas que « l’ombre portée des images » ? Ou de la vie sur la vie. De quoi ressentir le sang passer dans nos veines et ressortir de là vivant au carré. Littéralement, même quand le noir se fait.
Tout doucement, un homme entre sur scène et recouvre peu à peu d’immenses panneaux blancs d’une épaisse peinture noir. La mort, bien sûr, qui approche et viendrait confirmer l’impossibilité du présent, quand celui-ci n’est occupé qu’à penser la fin de notre histoire individuelle et collective. Peut-être même plus qu’à la penser, à l’organiser. Sauf que non. Toutes ces images et sons, preuves de vies, ne peuvent bêtement tomber dans la mort. Alors le noir se transforme. En outrenoir, aurait dit Soulage. En matière vivante, dirons-nous, quand la lumière des stroboscopes revient à sa suite.
Des images, malgré tout
Ainsi s’éveille une intuition, celle de tous les possibles. Et un ressenti, celui d’un mouvement. La vue subjective d’un instant passé au théâtre. C’est d’ailleurs aussi ce qu’explorent Beleyer et Gisbert. Le théâtre comme une performance de l’affect et du sens, du vécu plutôt que du pensé.
Seule une chose apparaît certaine à mesure que la salle vide de l’Odéon nous fait face. Entre les vivants que nous sommes, assis sur le plateau, et les morts dont les âmes flottent sur le velours rouge des fauteuils vides, ne reste que l’image des écrans qui s’interpose entre nous. Car in fine il y a des images de nous qui, dans le temps étions sur ces fauteuils vides que nous regardons maintenant. « Pas des images qui montrent tout, mais des images qui montrent qu’il y a eu quelque chose », ainsi que le dit lui aussi Georges Didi-Huberman.
Ou quand la trace redevient chaire. El conde de torrefiel rembobine la pellicule de nos vies. Réchauffe le froid. Éclaire l’abscons et ressuscite les morts-vivants que nous sommes. La preuve : des larmes nous tombent des yeux.
La luz de un lago du collectif El Conde de Torrefiel
Créé le 13 février 2025 à la Maison Saint-Gervais – Genève dans le cadre du festival Antigel
Vu à l’Odéon-Théâtre de l’Europe dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
Du 4 au 16 novembre 2025
Durée 1h30.
Tournée
19 au 20 novembre 2025 au CDN Orléans
Conception et dispositif El Conde de Torrefiel
Mise en scène, texte et dramaturgie Tanya Beyeler, Pablo Gisbert
Avec Mireia Donat Melús, Mauro Molina, Isaac Torres
Scénographie El Conde de Torrefiel, Isaac Torres
Espace et matériaux El Conde de Torrefiel, La Cuarta Piel
Coordination et direction technique Isaac Torres
Création lumière Manoly Rubio García
Création sonore Rebecca Praga, Uriel Ireland
Création vidéo Carlos Pardo, María Antón Cabot
Techniciens en tournée Uriel Ireland, Guillem Bonfill, Roberto Baldinelli
Traduction Marion Cousin (Français), Nika Blazer (Anglais)