Sylph de Halla Ólafsdóttir pour le Cullberg © Vople Photography

Antigel 2026 : L’expérience suédoise

Pour sa 16e édition, Antigel, sous l'impulsion de son programmateur des arts vivants Gabor Varga, met le cap sur la Suède et transforme Genève en terrain d'immersion. Un week-end en apnée dans la création contemporaine nordique, où la danse se vit au plus près, dans un corps à corps vibrant avec le public.
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Genève vit à l’heure d’Antigel. Sur les façades, dans les trams, aux carrefours, l’affiche aux teintes pop s’étale et annonce la couleur. Ici, pas de morosité, mais le goût du choc esthétique et du partage. Après la délicatesse de Cent temps de Marie-Caroline Hominal et les nuées de performeurs sur la glace de Murmuration du Patin Libre, les regards se tournent vers le Nord.

Deux propositions venues de Suède déplacent les lignes. Le quatrième mur s’efface. Le public partage l’espace, devient point d’ancrage, présence traversée, parfois partenaire involontaire.

Mythes vampiriques et bacchanales polaires
Sylph de Halla Ólafsdóttir pour le Cullberg © Vople Photography

Au Forum Meyrin, les interprètes sont déjà là quand les spectateurs s’installent. Vestes à poils blancs, justaucorps en patchwork de velours moirés, silhouettes hybrides d’emblée. Lèvres noires, maquillages appuyés, langues tendues comme pour capter une saveur. Ils rampent entre les rangées, contournent les genoux, frôlent une épaule, s’approchent d’un visage jusqu’à en sentir le souffle. Les tissus frottent, les respirations se mêlent. La distance se dissout.

Le Ballet Cullberg, fondé en 1967 par Birgit Cullberg, fait escale à Antigel avec Sylph, création performative de l’Islandaise Halla Ólafsdóttir. La chorégraphe convoque la figure de la sylphide, esprit de l’air et de la métamorphose, en écho lointain aux Sylphides de Michel Fokine, ballet créé en 1909.

Ici, la narration s’efface et le regard se laisse happer par l’ondulation des corps, porté par la puissance archaïque du mythe. Des rideaux de plastique tombent des cintres et se transforment en stalactites translucides. Au centre, une estrade couverte de fourrure blanche trône et s’impose comme un autel. Au fond, une toile rosée diffuse une clarté d’aurore boréale qu’un voile de glace rouge semble filtrer. Le paysage se fige, froid, presque clinique, tandis que les peaux collées et les élans ondulés viennent en troubler le calme immaculé et y apporter une étrangeté inquiétante.

Meute, métamorphoses et fièvre
Sylph de Halla Ólafsdóttir pour le Cullberg © Vople

Les corps s’agrègent puis se désarticulent, deviennent ours, oiseaux nocturnes, créatures indécises aux airs de succubes. Des cris de volatiles fusent, stridents, et les bras battent l’air comme des ailes en lutte. Sous l’effet de lumières stroboscopiques, la meute change de peau et se recompose. Les gestes ralentissent, les torses roulent les uns sur les autres, attisent la fièvre et font basculer la scène dans une orgie. La bacchanale éclate et gagne en intensité, tandis que les grimaces se creusent, que le liquide rouge dégouline et que l’imaginaire vampirique contamine peu à peu l’espace.

L’étrangeté traverse chaque mouvement. À la fois immersif et presque mystique, charnel et monstrueux, Sylph secoue autant qu’il maintient une distance. Les interprètes, d’une virtuosité évidente, paraissent parfois à l’étroit dans ce dispositif resserré. Et pourtant de cette contrainte, qui empêche de convaincre tout à fait et de voir l’étendu de leur talent, naît une tension réelle.

La souffrance comme matière commune
Unearth de Jefta von Dinther © Daavid Visnjic

Le lendemain, en pleine lumière, sans artifice ni dispositif technique, à la Salle communale du Faubourg derrière la Maison Saint-Gervais, l’atmosphère change. Le lâcher-prise, lui, demeure, tout comme l’écho au surnaturel et à la transe. Avec Unearth, Jefta van Dinther déploie une traversée de quatre heures, jouée en boucle par neuf interprètes. Le public circule librement, entre, sort, revient, s’assied sur des coussins, s’allonge parfois pour se laisser porter par la mélopée des corps et des voix. Peu à peu, la salle en bois sculpté devient espace de communion, où corps, voix et silences convergent vers un même battement.

En leggings et lourdes bottes, les danseurs et danseuses occupent déjà le lieu. Certains sont étendus au sol, d’autres assis sous les fenêtres. Les spectateurs se mêlent à eux. Les corps des performeurs s’accroupissent, rampent, semblent fouiller leurs entrailles autant que le plancher, comme pour en extraire une douleur tellurique. Une épaule contre un mur, un dos contre des jambes immobiles. La tristesse circule par le contact.

Chanter pour tenir

Une voix s’élève, nue. Un lamento pop s’étire, suspend le sanglot. Le groupe reprend en chœur « When you’re gone, how can I even try to go on? », extrait de SOS d’ABBA, et transforme la mélodie en plainte commune. Plus loin, une phrase empruntée à Lil Wayne devient supplique. Les refrains se superposent, se frottent, se déforment jusqu’à former une polyphonie aux accents liturgiques, presque sacrés. Face à cette limpidité, les corps rampent, ondulent, se contractent. De ce frottement naît une transe douce, continue.

Unearth de Jefta von Dinther © Daavid Visnjic

Il est question de soin autant que de larmes, de douleur partagée autant que de mélancolie face au monde. La souffrance circule comme une matière invisible que l’on se transmet pour l’alléger. Les interprètes se rassemblent puis se dispersent. Les regards s’évitent ou se cherchent frontaux. Certains spectateurs ferment les yeux, d’autres changent de place pour éprouver autrement. Dans cet espace de deuil et de repos partagé, l’individuel s’efface au profit d’un nous fragile mais tenace.

Le corps, territoire en partage

Entre les créatures vampiriques du Cullberg et la communauté abattue mais vibrante de Unearth, Antigel explore le corps comme territoire mythologique et champ de bataille intime. Le plateau devient lieu de frottement réel, sensuel, parfois inconfortable. La danse cesse d’être objet à contempler pour devenir expérience à traverser.

Pour les festivaliers, l’aventure continue. Concerts, DJ sets, bals chorégraphiques et performances disséminées à travers Genève prolongent l’immersion. À l’affiche notamment Israel et Mohamed de Mohamed El Khatib, Atomic Joy d’Ana Pi ou encore Corre, bébé ! de Gaya de Medeiros. Autant d’occasions de poursuivre l’expérience, au plus près des corps et des secousses du monde.

Envoyé spécial à Genève

Festival Antigel
Genève
du 5 au 28 février 2026


Sylph du Cullberg
Forum Meyrin – co-Accueil
Durée 1h environ
Chorégraphie d’ Halla Ólafsdóttir
Avec Andrea Muelas Blanco, Eleanor Campbell, Harrison Elliot, Katie Jacobson, Lilian Steiner, Luca Seixas, Lukas Karvelis, Thamiris Carvalho
Costumes d’Hanna Kisch
Décors et design lumières de Chrisander Brun
Musique de Shida Shahabi
Musique / Compositions et musiques additionnelles – co-producteur de la chanson
House of Sylph–  Daniel Fagge Fagerström


Unearth de Jefta van Dinther
Salle communale du faubourg, en co-acceuil avec la Maison Saint-Gervais
crée et interprété par Brittanie Brown, Juan Pablo Camara, emeka ene, Leah Katz, Gyung Moo Kim, Leah Marojević, Dana Pajarillaga, Manon Parent, Roger Sala Reyner, Sarah Stanley, Thomas Zamolo et Jefta van Dinther
costumes de Cristina Nyffeler
Coaching vocal – Doreen Kutzke
Assistant chorégraphie – Thomas Zamolo
Conseil artistique – Gabriel Smeets et Maja Zimmermann

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