Toute la ville bruisse d’un parfum de fête. De la piscine du centre, où Dana Michel présente You Cannot, au Beursschouwburg avec Centroamérica de Luisa Pardo et Lázaro G. Rodríguez , du Le Rideau qui accueille Le Voyage de la Vénus noire d’Alice Diop aux Brigittines ou au théâtre Les Tanneurs, chaque lieu devenant un poste d’observation. Une performance déplace les certitudes, une installation ouvre d’autres perspectives, un corps s’expose, une image vacille, un son insiste. Le festival avance ainsi par circulations et frottements sensibles. Il ne cherche pas à illustrer le monde, mais à le traverser.
Une chambre mentale traversée par l’Histoire

Aux Brigittines, dans l’ancienne chapelle du XVIIe siècle, Apichatpong Weerasethakul convie le public à une expérience mouvante entre cinéma augmenté, installation et performance. A Flower of Forgetfulness, créé pour le festival, compte parmi les propositions les plus marquantes de cette édition. Le public circule librement dans la pénombre, debout ou assis sur quelques chaises disséminées. La lumière filtre à travers les planches qui condamnent les ouvertures. Peu à peu apparaissent un échafaudage monumental, un écran encore muet, des zones d’ombre et de veille.
Puis les images surgissent. Deux projections se superposent et font coexister plusieurs réalités. Défilent des rues, des scènes de vie, la silhouette reconnaissable de Tilda Swinton, une cuisine sri-lankaise, des forêts, des feuillages. Par ce jeu de double exposition, les flammes d’une cheminée semblent venir lécher la verdure. La caméra s’attarde parfois sur un coin de jardin aperçu à travers les pales d’un ventilateur. Derrière ces fragments presque subliminaux affleurent l’urgence climatique, la peur, les existences ordinaires ou lointaines.
Le souffle du vent envahit l’espace sonore, gronde, vrombit, se glisse partout. Les récits se croisent. Celui d’un roi ayant fait bâtir une forteresse au sommet du rocher de Sigirîya après avoir assassiné son père. Celui des visiteurs qui gravissent aujourd’hui encore la montagne. Mais aussi des souvenirs plus intimes, des scènes de tendresse, des fragments de mémoire et de violence. Au sol repose un immense voile blanc. Lorsqu’il se soulève enfin, il transforme l’espace. Les projections apparaissent, disparaissent, se brisent dans les plis du tissu comme des images retenues par la matière elle-même.
Décaler le regard
Dans cette chapelle devenue chambre mentale, le cinéaste thaïlandais compose, à partir de journaux intimes et d’archives, une méditation sur l’oubli. Le titre renvoie à une fleur imaginaire dont le parfum ferait tout oublier. Pourtant, l’œuvre ne quitte jamais le réel. Aux visions flottantes répondent les violences de l’Histoire, les effacements et les dominations. La beauté n’adoucit rien. Elle rend simplement le trouble plus profond.
Au fil de la performance, le public devient lui-même matière de l’œuvre. Des lasers découpent les silhouettes, les lumières stroboscopiques traversent l’espace. Les spectateurs montent sur l’échafaudage, redescendent, déplacent leur point de vue. Le récit change avec le regard.
La force de A Flower of Forgetfulness tient précisément là. Rien n’est imposé. L’œuvre se traverse comme un flux de lumière, de fumée, de tissu, de mémoire et de présence physique. Entre veille et rêve, savoir et non-savoir, Apichatpong Weerasethakul fait du regard un espace d’incertitude.
Des corps sous tension

Un peu plus tard, aux Tanneurs, Davi Pontes et Wallace Ferreira présentent Repertório N.1. Créé après les volets suivants de la trilogie, ce premier chapitre avait été retardé par le contexte politique brésilien. Le projet s’appuie sur les codes gestuels des communautés noires et queer de Rio de Janeiro, ces signes qui permettent de se reconnaître et de se protéger dans l’espace public. Ici, l’autodéfense devient chorégraphie.
D’abord, il y a le silence et l’attente. Puis Davi Pontes apparaît nu, simplement chaussé de baskets et de chaussettes rose vif. Wallace Ferreira le rejoint. Les deux artistes se placent face aux spectateurs, soutiennent les regards, déplacent lentement leur présence d’un point à l’autre. Le corps s’expose sans jamais se livrer totalement.
La chorégraphie avance par suspensions et accélérations. Les baskets frappent le sol jusqu’à fabriquer une cadence commune. Les performeurs empruntent un sac, un gilet, des lunettes ou un téléphone avant de les restituer. Le jeu semble simple, presque ludique, mais il déplace immédiatement les rapports de regard et de pouvoir.
Dans Repertório N.1, la vulnérabilité n’est qu’apparente. La nudité ne cherche ni la provocation facile ni l’apaisement. Elle affirme un territoire. Les artistes provoquent autant le malaise que la fascination, pour donner à ressentir ce qu’implique un corps constamment regardé, assigné, projeté par les autres.
Le plateau devient alors un espace social traversé par les fantasmes et les violences du monde. Avec presque rien, Pontes et Ferreira fabriquent une forme troublante, vibrante et politique, où le corps devient refuge autant que riposte.
Voir autrement

Au KVS BOL, l’artiste néerlandaise Germaine Kruip clôt la journée avec A Possibility, expérience hypnotique à la frontière du théâtre, des arts plastiques et de la musique. Ici, pas de récit, tout se joue entre apparition et effacement. La scène baigne d’abord dans des nuances de noir, de blanc et de gris. Peu à peu surgissent des formes mouvantes, des carrés lumineux qui rappellent des peintures de Rothko en camaïeux flottants. L’espace semble respirer. On ne sait plus très bien si l’on regarde une image, une architecture ou un simple effet de lumière. Le théâtre devient un instrument optique.
Puis un flash aveugle le public, un gong fend l’espace et rompt l’état léthargique. Quatre percussionnistes entrent en scène avec des sculptures de cuivre à la forme oblongue devenues instruments sonores. Après avoir regardé, il faut désormais écouter. Les vibrations déplacent la perception. Le rythme reste lent, presque cérémoniel, à la frontière de la méditation et de l’hypnose. Germaine Kruip transforme la boîte noire théâtrale en espace sensible. La lumière, les reflets et les échos deviennent les véritables protagonistes. Le public partage alors une même expérience du trouble, chacun suivant pourtant son propre chemin intérieur.
Après le cinéma flottant d’Apichatpong Weerasethakul, les corps sous tension de Davi Pontes et Wallace Ferreira, puis les perceptions troublées de Germaine Kruip, une ligne se dessine. Cette 31e édition du Kunstenfestivaldesarts refuse le confort et les certitudes. Ici, les artistes déplacent les regards, dérèglent les perceptions, exposent les tensions qui traversent déjà nos vies. À Bruxelles, l’art vivant redevient un lieu de friction avec le réel.
Envoyé spécial à Bruxelles
Kunstenfestivaldesarts
du 8 au 30 mai 2026
A Flower of Forgetfulness d’Apichatpong Weerasethakul
Les Brigittines
du 8 au 11 mai 2026
durée 1h40 environ
performance / cinéma augmenté imaginé par Apichatpong Weerasethakul, Rueangrith Suntisuk, Pornpan Arayaveerasid, Akritchalerm Kalayanamitr, Koichi Shimizu
Assistant technique – Piti Boonsom
Ingénieur cinétique – Laphonphat Doungploy
Journaux vidéo d’ Apichatpong Weerasethakul
Autres vidéos de Chatchai Suban
Assistant·es caméra – Phatsamon Kamnertsiri & Nutthaphong Niamnu
Avec Maiyatan Techaparn, Jan Valentin Sikon, Tilda Swinton, Jenjira Widner Pongpas, Sakda Kaewbuadee, Araya Rasdjarmrearnsook
Composition musicale de Ryuichi Sakamoto & Koichi Shimizu
Enregistrements supplémentaires du vent – Lasse Marhaug
Piano – Yuni Mori
Enregistrements piano – Gen Tanabe
Composition musique supplémentaire – Wuttipong Leetrakul
Chant – NOTEP
Repertório N.1 de Davi Pontes et Wallace Ferreira
Théâtres Les Tanneurs
du 8 au 13 mai 2026
durée 45 min
conception et jeu de Davi Pontes et Wallace Ferreira
A Possibility de Germaine Kruip
KVS BOL
du 9 au 11 mai 2026
durée 1h20
Mise en scène de Germaine Kruip assistée de Maxime Fauconnier
Composition et direction musicale de Hahn Rowe
Dramaturgie de Bart Van den Eynde
Création lumière de Germaine Kruip & Rob Halliday
Percussionistes – Youjin Lee, Akane Tominaga, Victor Lodeon, Gil Hyoungkwon, Aya Suzuki
Bande-annonce de A possibility de Germaine Kruig © Kunstenfestivaldesarts